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© J’invoque en tant qu’architecte, mes droits à l’erreur et à l’anonymat

Que voyez-vous sur cette photo ? Des maisons dans un lotissement, comme il en existe des millions dans le monde n’est-ce pas ?

Pour l’éthologue Konrad Lorenz : « Ces bâtisses sont indignes de porter le nom de maison, car elles consistent en des rangées de stalles pour bêtes de somme humaines.

Faire l’élevage de poules pondeuses, dans des séries de cages minuscules, est considéré à juste titre comme une torture pour ces volatiles et comme indigne d’un pays civilisé. Par contre, on trouve parfaitement licite d’attendre de l’homme qu’il accepte un pareil traitement, alors qu’il est justement le moins préparé à supporter cette action à proprement parler inhumaine.

Il n’est pas fait, comme le termite ou la fourmi, pour pouvoir supporter d’être réduit à un élément anonyme et parfaitement interchangeable, parmi des millions d’individus rigoureusement identiques.

Celui qui habite une cage à bon marché, dans un bloc d’habitat pour bêtes de somme humaines, n’a plus qu’un moyen de préserver son amour-propre, c’est d’ignorer délibérément l’existence de ses multiples compagnons de misère et de s’isoler totalement de son prochain.

Dans les grands ensembles, on trouve très souvent des parois de séparation entre les balcons, pour rendre le prochain invisible.

On ne peut pas, on ne veut pas entrer en contact avec l’autre « par-dessus la clôture », de crainte de voir se refléter en lui l’image de son propre désespoir.

Des maisons identiques, dessinées sans beaucoup de réflexion, par des architectes dépourvus de culture véritable, à l’occasion d’un concours hâtif ; des centaines de milliers de logements en série, que leur numéro seul permet de distinguer.

Le sens esthétique et le sens moral sont manifestement étroitement liés. Il est évident que des hommes contraints de vivre dans les conditions que nous venons de parler, souffrent d’une atrophie de l’un et de l’autre.

La beauté de la nature et la beauté de l’environnement culturel, créé par l’homme, sont chacune nécessaire à la santé morale et spirituelle de l’être humain. Cet aveuglement total de l’âme pour tout ce qui est beau, que l’on voit se propager partout de nos jours, avec une telle rapidité, est une maladie mentale qu’il faut prendre au sérieux, ne serait-ce que parce qu’elle va de pair avec l’insensibilité envers ce qui est le plus répréhensible moralement. »

Elie Khoury, La Gerap+

Nous aimons Konrad Lorenz, en 2012, un article sur le mécanisme d’agression chez le rat.

Roger Ballen / Ratman

L’homme se passionne et se mesure à l’aune de l’intelligence développée allant des premiers affrontements à ceux plus actuels sur ce qui fait la domination et ses mécanismes ; l’agressivité pulsionnelle ou préméditée étant le pivot de l’action qui annonce et exécute « le faire mourir ».  Néanmoins là où les hommes peuvent briller par leurs achèvements sur le champ des affrontements, une autre sphère d’accomplissements, plus discrète, celle du milieu animal nous livre des comportements tout autant construits, tout autant dévastateurs.

Les vertus sociales de certains insectes (la fourmi, l’abeille ou la termite sur lesquels nous reviendrons lors de nos prochaines observations) et leur apparente truculence ne doivent flouer sur l’existence d’une sauvagerie du comportement de ceux-ci envers leurs semblables ; faisant de la cruauté opérante à nos pieds, une cruauté n’ayant rien à envier à celle agissante à notre hauteur.

Aux fins d’avoir une vision plus développée de cet univers au pire invisible, au mieux méconnu, une expérience exaltante serait de transposer notre mappemonde des conflits passés, actuels et parfois annoncés à ceux des territoires animaliers, laissant apparaître des radicalités plus nombreuses, complexes et violentes. Nous serions ainsi enfin fidèles à une réalité qui jusqu’à présent échappait à bon nombre d’entre nous, et sur laquelle le regard porté oscillait avec excès entre le chihuahua bonbon rose à celui fantasmé du piranha avide de sang. Reste que dans un cas, comme dans l’autre, nous n’appréhendons que très rarement la mesure animale des frictions existantes mais surtout le degré d’intelligence mis au service de l’agression.

Expérience première, l’observation du mécanisme d’agression chez le rat.  

Dans une colonie de rats, la position de leader se trouve généralement être occupée par un couple, dont la rate (femelle) est l’innarêtable mécanique. Lorsque les proies sont réparties et que le couple se met en chasse, au mâle est laissé le massacre de ses semblables et à la femelle les siens, avec une différence toutefois notable dans le modus operandi. Alors que le mâle n’attaque habituellement selon K. Lorenz qu’à « la queue » et au « bas du dos » dans des combats où la mise à mort subite est chose rare ; l’attaqué succombant généralement à un épuisement lent et diffus ainsi qu’à une « surexcitation nerveuse ». La rate elle, selon le professeur S. Steiniger fait usage d’une méthode plus « perfide et efficace » faisant d’elle une « véritable spécialiste du meurtre ». Steiniger décrit une action plus insidieuse dans laquelle la femelle s’approche furtivement à un moment où elle ne peut être soupçonnée pour mordre au cou sa victime « touchant très souvent la carotide ». Dans ce dernier cas, l’animal est laissé après quelques instants pour mort des suites d’une hémorragie interne.

Chez les rats est à considérer également avec une attention particulière, la place accordée à la communication et à la transmission qui apparaissent être au cœur d’un système vital et redoutable de préservation de l’espèce. Ainsi d’un rat à un autre sont transmis des états affectifs, davantage encore, selon Steiniger il existe « une transmission par voie de tradition, des expériences nouvellement acquises ». En conséquence lorsqu’un rat découvre une nourriture nouvelle, jusqu’alors inconnue « c’est le premier animal qui décide si la famille doit oui ou non en manger et dès que plusieurs membres de la bande ont examiné un appât sans l’accepter, aucun des autres ne s’en approche plus ». Un phénomène conduisant à un autre : la connaissance du danger représenté par un appât « est transmise d’une génération à l’autre et survit aux individus qui ont fait cette expérience »rendant par exemple caduque l’usage du poison dans les tentatives d’éradication du rat par l’homme.

Évoquer le rat, se fait communément à contrecœur, surtout lorsqu’en émerge des similitudes de comportement dans l’agression entre ce dernier et notre espèce humaine ; pourtant le prix Nobel Konrad Lorenz va aller encore plus loin en reprenant un passage de l’oeuvre de Goethe, Faust, dans lequel Altmeyer dit à Siebel qu’au final dans ce rat qui crève, c’est l’homme qui voit son portrait craché.

Elie Khoury

La Gerap+