Il en va parfois de la politique comme d’une partie de poker, il faut savoir passer son tour pour pouvoir garder la main. Ce n’est pas à Vladimir Poutine que l’on apprendra cette vieille méthode, lui qui a si bien su s’effacer devant son partenaire de toujours, Dmitri Medvedev, pour lui laisser l’exercice du pouvoir pendant tout un mandat présidentiel. Malgré ce qui lui en coûta d’abandonner une fonction dont il a très bien su prendre la mesure durant plus de huit ans, Poutine ne voulut point égratigner la Constitution de la toute jeune Fédération de Russie aux yeux du monde. Et grand bien lui en prit puisque cela donna le change aux droits-de-l’hommistes internationaux sans pour autant faire sortir la charge suprême de son orbite.

   Le virage libéralisant qu’a négocié Medvedev depuis le début de son investiture fut toléré sans enthousiasme par le puissant clan des hommes issus du KGB ou d’autres ministères de force, dont Poutine demeure la figure de proue, tant qu’il ne touchait pas à leurs intérêts majeurs. On comprend dès lors aisément que Medvedev put sans effort assouplir le contrôle vertical de l’Etat sur toutes les institutions de la société civile, mais qu’il se heurta à des obstacles autrement plus sérieux quand il voulut redonner aux grandes compagnies russes une marge de manœuvre plus importante, entraînant par là une réaction solidaire et hostile des Siloviks [1] à qui la mainmise sur ces grands conglomérats stratégiques de type Gazprom procure une manne financière quasi-inépuisable, et partant, toute leur force politique.

   Néanmoins l’alerte rouge intervient par ce qui fut interprété comme un positionnement pro-occidental du président Medvedev lors des récents bombardements de l’OTAN sur la Libye de Kadhafi. Partisan pendant ses deux mandats présidentiels d’une Russie nouvelle et forte, en mesure de faire entendre et surtout prévaloir sa voix dans les relations internationales, Poutine n’aurait pu se résoudre à voir son activisme politique réduit à néant par son successeur et assister passif à l’alignement de son pays sur les positions otaniennes. Aussi entreprit-il de reprendre les rênes de la nation, et c’est à l’occasion du grand Congrès de « Russie unie », le parti-machine pro-Kremlin, qu’il déclara se présenter lors des prochaines élections présidentielles du quatre mars 2012. Force est de constater que les sondages effectués l’intronisent déjà. Le peuple russe ne l’a donc pas oublié. La petite brise démocratique qui lui caresse le visage depuis trois ans ne suffit pas pour obtenir ces suffrages et pour ancrer dans son esprit les valeurs si chères à l’Occident, mais si étrangères à l’âme russe post-soviétique. Quoi qu’on en pense, le peuple russe reste attaché à des idées aussi abstraites que la grandeur ou l’influence de sa nation, et l’homme qui incarne le mieux ces idées pour y avoir le plus œuvré est Poutine.

   Aussi devons-nous prévoir un changement brusque de cap dans la politique libérale pro-occidentale et plus particulièrement pro-européenne que menait Medvedev, pour frayer avec un autoritarisme plus volontaire, dans le sillon d’une ligne pro-asiatique, auquel reviendra Poutine. Medvedev a assurément fait preuve d’une réelle volonté réformatrice en octroyant plus de libertés individuelles aux citoyens et plus de champ aux médias. Libéral de cœur, il œuvra résolument dans le sens d’une plus grande ouverture économique, afin de permettre au secteur privé auquel il accorde un laissez-faire peu conventionnel en Russie, de pénétrer les marchés mondiaux et de capter en retour un maximum d’investissements étrangers dans son pays. Medvedev parle le même langage que les Européens, toute démonstration de force exacerbée lui pèse, et il mesure le prestige de son pays avant tout en terme de PIB. Son abstention lors du vote de l’ONU sur l’intervention militaire en Libye démontre bien qu’il ne veut plus endosser cette posture de contrevenant historique aux décisions de l’Occident. Cette abstention n’est ni plus ni moins un demi-consentement qui signifiait le refus d’engager la Russie dans ce qui n’est pas perçu comme ses intérêts vitaux. Les Européens, Français en tête, ont bien reçu le message, et savent l’apprécier.

   Or Poutine ne l’entend pas de cette oreille. Un de ses objectifs majeurs quand il était au pouvoir entre 2000 et 2008 était d’inféoder les intérêts privés comme Gazprom au service de l’Etat, afin de créer une formidable rente énergétique dont ce dernier pourrait se servir pour regagner une place plus marquée au sein de la communauté internationale et se poser ainsi en interlocuteur incontournable de l’Occident, de par la taille géographique et le poids économique qu’il aura acquis. Si Poutine n’aime pas particulièrement le rapport de force, en fin limier qu’il est, tout en lui, son ancrage historique, sa formation et son expérience nous laissent croire qu’il ne le craint pas. Les Européens l’ont bien vu lorsqu’après l’abstention sur la Libye il déclara publiquement que la Russie s’opposerait fermement à toute intervention de même nature en Syrie. Pour lui, il est hors de question de perdre un iota d’influence de plus dans ce qu’il estime être la chasse gardée de son pays. Puis Poutine ne veut pas s’en arrêter là. Ces quatre années qu’il aura passé sans exercer le pouvoir lui ont donné le recul nécessaire pour envisager un vrai projet géopolitique qu’il pourrait mettre en œuvre dès son retour aux affaires. Son souhait serait ainsi de mettre sur pied un nouveau pôle géostratégique qui engloberait peu ou prou les mêmes entités étatiques de la défunte URSS en Asie centrale. Une nouvelle « union eurasienne », selon ses termes, qui serait le point de départ d’une intégration politico-économique plus poussée entre les anciennes républiques socialistes, et qui concernerait en premier lieu le Kazakhstan, le Tadjikistan et le Kirghizstan. On devine aisément quel est l’Etat qui dominerait naturellement, de par sa force politique et militaire, au sein de cette association d’Etats. Les arrière-pensées de Poutine ne sont qu’évidentes : Poutine veut faire revivre l’âme de l’URSS, une période de l’histoire dont il n’a jamais fait le deuil, et recouvrer la gloire qui lui était attachée, en se posant de nouveau comme une alternative salvatrice face au modèle néo-libéral anglo-saxon.

   L’histoire a certes évolué depuis la chute de l’URSS et Poutine ne pourra pas revendiquer être à la tête d’un pays socialiste. Cependant son opposition à un système ultra-consumériste, subissant les intempéries du marché et amorçant lui-même une période de crise et de mécontentement généralisé, par l’alternative d’une reprise en main dirigiste de l’économie nationale lui garantissant une stabilité budgétaire rare, mérite d’être prise au sérieux par les Européens. Ceux-ci, le couple franco-allemand en tête, devront apprendre à (re)composer avec l’ancien et le futur hôte du Kremlin et savoir accompagner ses rêves de grandeur pour les réduire à leur portion congrue, afin de ne pas remettre en cause cette coopération russo-européenne que l’histoire, malgré ses vicissitudes, ne dément pas.

   En Russie, le souverain d’aujourd’hui n’est pas le souverain de demain, et si Medvedev aura été plus conciliant que Poutine, car en vérité plus européaniste, il faudra savoir adopter demain le ton juste avec celui dont les regards se sont toujours plus tournés à l’est. Voilà un étrange numéro d’équilibriste auquel se livrent depuis longtemps les dirigeants européens, et auquel l’histoire les appelle à se livrer encore longtemps. Entre Pierre le Grand et Ivan le Terrible, l’âme russe n’a pas fini de balancer.

                 Franck Beqiraj

La Gerap


[1] Terme soviétique désignant un homme des ministères de force.

Nul ne peut nier le constat amer que le fonctionnement actuel de l’économie globale constitue une grave menace pour la démocratie. La science économique standard enseignée aux quatre coins du monde distille une idéologie normative qui tend à légitimer les dérives anti-démocratiques de l’économie. La priorité pour les intellectuels et les penseurs sérieux serait donc aujourd’hui d’œuvrer à la constitution d’un savoir économique différend et alternatif permettant de mieux cerner la réalité complexe, afin de préparer le terrain à une prochaine réconciliation de l’économie et de la démocratie.

Il faut savoir qu’à l’origine le marché, qui est lui-même la source du capitalisme, entretient des rapports très étroits avec la démocratie, puisqu’il lui doit son essor et son développement pluriséculaire. Historiquement, en effet, c’est le souffle démocratique, impulsé dès le XIe–XIIe siècle en Europe occidentale par le mouvement d’affranchissement des villes de la tutelle fiscale et militaire des seigneurs féodaux, qui créa les institutions du marché.

Si jadis l’air de la ville rendait libre, c’est parce qu’avec l’appui des rois en lutte constante contre la noblesse féodale, les édiles communaux aménagèrent les espaces pacifiés qui se révéleront très favorables au commerce. On le voit donc, c’est l’édification d’îlots de démocratie en pleine monarchie féodale qui pose la première pierre à la construction du marché ; par conséquent le mouvement démocratique induit le capitalisme, et non l’inverse, comme on est parfois amené à le penser.

Cependant, cette alliance entre le capitalisme et la démocratie ne peut demeurer saine qu’à condition que le capitalisme reste soumis à une éthique forte et à une politique orientée qui permet de faire rentrer de nouveau dans la communauté démocratique ceux qui, pour une raison ou pour une autre, en étaient exclus. Pour cela, équilibrer les revenus globaux des plus puissants au profit des plus démunis par une répartition honnête me semble être une juste cause. Laisser, au contraire, les plus nantis se partager le gâteau entre eux sans la moindre forme de contrôle démocratique serait les laisser s’enfoncer dans une dynamique inique d’enrichissement sans limite, qui ne ferait que flatter leur sentiment de démesure et les plongerait dans l’hubris.

Or, c’est justement à ce genre de phénomène que nous assistons, impuissants, depuis maintenant plus de vingt ans. La victoire du néo-libéralisme a permis l’expansion et la propagation d’un capitalisme ultra-spéculatif planétaire. Si bien que de nombreuses voix se sont élevées pour prédire la fin pure et simple de ce système prédateur et sans pitié. Clairvoyance profonde ou sombre vaticination ? L’avenir proche nous le dira. Mais une chose est sûre : la fin du capitalisme ébranlerait la démocratie jusqu’à ses fondements mêmes, tant il est vrai que ces deux organisations sont consubstantielles de par le lien historique qui les lie.

A la place, il faut combattre ce que le capitalisme est devenu par le règne de l’hubris, pour pouvoir l’amender dans un sens plus démocratique, pour le bien du plus grand nombre.

Tout l’enjeu des prochaines années sera donc de trouver un compromis moral aux abus de toute sorte dont nous avons été les victimes et les témoins passifs ces derniers temps, afin de fixer les conditions économiques et éthiques d’un nouveau souffle démocratique pour l’Homme.

Franck Beqiraj

La Gerap+

L’orient compliqué

au Général

Doucement dans l’orient compliqué,

Ont bien germé les idées simples.

Avec peine le soleil fit son entrée

Via les parois ébréchées des temples,

Brillants minarets propageant la foi.

Le sable rougit, la poudre tempête

Quand danse le grand frisson du réveil.

Les vieux derviches prient, les jeunes houris fêtent

Ce saint-sacrifice à nul autre pareil ;

Et sous l’azur éthéré change la loi.

Il est passé le temps des satrapes,

L’oumma s’éclaire à la lueur d’espoir.

Le destin tangue, tient bon, enfin sape

La mégalomanie des années noires.

On dit que le sort a changé de proie.

Il est pourtant dans toute cette mer houleuse,

Une ile royale qui semble loin de tout,

Oasis millénaire prodigieuse,

Où le limon de la révolte s’échoue.

Forteresse sacrée en quoi chacun croit.

L’air est-il plus pur dans ce vieux pays ?

Cavaliers et spahis vous le diront.

L’Eternel a pétri cette terre bénie

Car s’y dressera toujours un homme bon

Pour crier : « Dieu, la patrie, le roi ».

Franck Beqiraj

La Gerap+