Qu’est-ce que cela fait de se regarder dans un miroir ? Avez-vous, vous aussi peur d’entendre les oiseaux chanter ?

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© Ricardo Cavolo

1973 – Konrad Lorenz : « Pour son malheur, l’humanité a appris à dominer toutes les forces du monde extérieur, mais elle sait si peu de choses sur elle-même qu’elle est livrée sans défense aux conséquences fatales de la sélection intra-spécifique.  (…) L’homme, comme facteur unique de sélection, déterminant le développement de sa propre espèce, est, hélas, loin d’être aussi inoffensif qu’un carnassier, même des plus dangereux.

(…) Sous la pression de cette concurrence entre hommes, ce qui est bon pour l’humanité entière, et même ce qui utile et bon pour chaque personne, a été complètement perdu de vue. L’écrasante majorité de nos contemporains n’accorde plus d’importance qu’à la réussite, à ce qui permet de vaincre les autres dans une contrainte impitoyable du dépassement.

(…) Il faut se demander ce qui porte le plus gravement atteinte à l’âme des hommes d’aujourd’hui : leur passion aveuglante de l’argent ou leur hâte fébrile ? (…) Mais il me semble très vraisemblable qu’en dehors de la passion de posséder et du désir d’avancement, l’angoisse y joue un rôle prépondérant. Angoisse d’être dépassé dans la course, angoisse de manquer d’argent, angoisse de se tromper dans une décision et de ne pas être à la hauteur d’une situation épuisante. L’angoisse, sous toutes ses formes, contribue essentiellement à miner la santé de l’homme moderne et à provoquer l’hypertension, l’atrophie des reins, l’infarctus précoce et autres choses du même genre. L’homme, perpétuellement pressé, n’est certainement pas animé par la seule convoitise. Les plus puissantes forces de séduction ne suffiraient pas à l’inciter à cette autodestruction. Il y est poussé et ce ne peut être que par l’angoisse.

La précipitation angoissée, l’angoisse qui précipite la vie contribue à priver l’homme de ses qualités les plus profondément humaines. L’une d’entre elles étant la réflexion.  (…) Un être, qui cesse de réfléchir, est en danger de perdre toutes ces facultés et ces qualités spécifiquement humaines. L’une des pires conséquences de l’agitation, nourrie par l’angoisse, est l’incapacité manifeste des hommes modernes à rester seuls en face d’eux-mêmes, ne serait-ce qu’un moment.

Ils évitent, avec une application anxieuses, toutes les occasions de recueillement et de retour sur eux, comme s’ils craignaient  de voir apparaître, durant leur réflexion, leur effrayant autoportrait, semblable à celui qu’a décrit Oscar Wilde, dans son horrible roman : « Le portrait de Dorian Gray ». Il n’existe pas d’autre explication à ce besoin de bruit, vraiment paradoxal, étant donné la neurasthénie de l’homme d’aujourd’hui. Quelque chose doit être étouffé à tout prix. Au cours d’une promenade en forêt, ma femme et moi avons entendu, soudain, le piaillement lancinant d’un transistor, qu’un garçon de seize ans transportait sur le porte-bagages de sa bicyclette. Et ma femme de remarquer : « En voilà un qui a peur d’entendre les oiseaux chanter ! » Je crois qu’il avait seulement peur de risquer de se retrouver, un instant, seul avec lui-même. Comment expliquer autrement que des personnes, ayant par ailleurs de fortes exigences intellectuelles, préfèrent passer leur temps à suivre les émissions publicitaires abrutissantes de la télévision, plutôt que de se retrouver seules ? Sinon, pour la simple raison que cela les aide à ne pas penser.

Les hommes souffrent donc de la tension nerveuse et psychique que leur impose la concurrence avec leurs semblables. Bien qu’ils soient dressés, depuis leur tendre enfance, à voir le progrès dans l’aberration démente de la compétition, l’angoisse qui les oppresse, se lit dans leurs yeux. Surtout dans le regard de ceux qui veulent être « dans le vent », qui sont les plus actifs et les premiers à mourir d’un infarctus.

(…) Les formes de vie luxueuses qui résultent du cercle vicieux : augmentation de la production – besoins accrus -, sont appelés tôt ou tard à porter gravement préjudice aux pays occidentaux, surtout aux Etats-Unis. Leur population ne pourra plus entrer en compétition avec les habitants des pays de l’Est, moins choyés mais plus sains. C’est une politique à courte vue des dirigeants capitalistes, que de maintenir des méthodes consistant à récompenser le consommateur par un niveau de vie plus élevé et à le « conditionner  » de telle manière qu’il poursuive sa compétition effrénée avec son prochain, au prix d’un épuisement nerveux et d’une hypertension croissants. »

Dans Konrad Lorenz, Les huit péchés capitaux de notre civilisation

Elie Khoury, La Gerap+

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