Pour une autre éducation populaire

© Lens L'Île Saint Louis, 1999.
© Lens
L’Île Saint Louis, 1999.

Notre société ne repose aujourd’hui sur aucun pilier sérieux qui puisse la faire avancer sans heurt violent. Plus aucun processus n’existe, qui pourrait jouer le rôle d’agglomérateur de toutes les particules diverses et variées qui la composent. Comment des jeunes, vivant chacun dans des mondes différents, expérimentant chaque jour des vécus différents, et créant fatalement des représentations différentes, se sentiraient-ils solidaires au sein d’un même espace de vie et d’expression qu’est censée incarner la République ? L’égalitarisme abstrait a vécu et son manteau ne couvre plus les épaules trop larges d’une jeunesse aujourd’hui livrée à elle-même.

Les diverses étapes de la vie sont marqués par des rites institutionnalisés et bien définis. À l’étape scolaire succède celle de l’adolescence et du choix de l’orientation professionnelle qui marquera l’orientation de la vie qu’on se fabrique. Quand ce moment vient, la plupart d’entre nous ne se rend pas compte de l’importance qu’il revêt. Choisir une orientation est quelque chose qui s’impose au jeune après une période plus ou moins longue d’insouciance. Pour certains, la question de l’orientation ne se pose pas puisque des proches ont déjà pu y penser pour eux et de manière plus avisée. Pour ceux-là, le problème n’en est pas un, et la route est plutôt bien tracée. Pour d’autres, au contraire, choisir que faire, question existentielle qui les brutalise tout d’un coup, est une autre prise de tête. N’y ayant jamais vraiment réfléchi, ils suivent la voie que trace pour eux la vie. À savoir une voie par défaut dans laquelle ils ne satisferont pas leurs réelles aspirations. Certains suivront ainsi un ami dans telle voie technologique, d’autres iront polir les bancs de la fac sans réelle inclination pour le cursus qui leur est proposé. Cette gabegie vocationnelle est courante dans notre pays, faute d’avoir réfléchi à une réelle politique d’orientation des jeunes.

Néanmoins, le cœur de notre propos est ce qui précède cette étape fondamentale où nous sommes forcés de faire un choix qui déterminera le reste de notre vie. C’est la formation des éléments qui nous pousseront à choisir telle voie plutôt que telle autre. Ceci se joue dans les instances de l’école publique ou encore dans le temps extra-scolaire qui est proposé aux futurs citoyens. Les activités aujourd’hui proposées sont des loisirs, des sorties dites culturelles, des projections cinématographiques. Certes l’intérêt pour ce genre de sorties n’est pas inexistant, un jeune adulte ou adolescent ayant besoin de loisirs constructifs pour se créer une personnalité et des références nécessaires. Cependant, ces loisirs sont trop souvent opérés au détriment des fondamentaux que doivent être des pratiques plus professionnalisantes telles que la mécanique, l’apprentissage des basiques de l’électricité ou de la plomberie, entre autres. Acquérir des savoirs pratiques et utiles est un ainsi un préalable primordial à la formation de l’esprit. Cela permet de se reconnecter avec les choses simples et fondamentales de notre monde dans lequel on a perdu pied depuis quelques temps, au profit des écrans d’ordinateurs ou de télévisions bien souvent.

L’éducation populaire, trop longtemps laissée en jachère de la réflexion intellectuelle est à repenser de fond en comble car là se joue peut-être un acte essentiel de notre démocratie et de l’avenir qu’on lui prépare. Il faut réinvestir ce champ et permettre à des millions de jeunes venant de milieux populaires et défavorisés pour beaucoup d’entre eux, de se reconnecter à des savoirs pratiques et concrets qui amorceront probablement en eux un début  d’intérêt pour autre chose. Il faut faire connaître au plus grand nombre les principes du scoutisme, et les reconnecter aux bienfaits d’une vie en communauté avec la nature et ce qu’elle a à nous offrir si on sait l’exploiter intelligemment.

L’enjeu est de réinsérer des millions de jeunes dans le circuit réel et concret de la vraie vie professionnelle et sociale. De réinsuffler en eux ce qu’outre-Atlantique on nomme l’esprit pionnier, ce qui a conduit des millions d’aventuriers à prendre pelle et pioche pour aller construire une vie meilleure ailleurs, dans des contrées hostiles au départ. Leur permettre de redevenir des acteurs capables de prendre leur vie en main, avant de pouvoir changer quoi que ce soit dans la société. C’est aussi leur permettre de leur redonner confiance en eux, et de poser les jalons d’un nouveau parcours plus incarné par le jeune lui-même, car se sentant plus aux commandes.

Axer le travail sur des activités concrètes et qui ont déjà fait leur preuves par le passé, voilà qui constitue le balisage de toute nouvelle route à paver pour sortir des tombereaux de jeunes de l’ornière de la déconvenue où ils se retrouvent aujourd’hui jetés, avec le désespoir qui pointe et la résignation qui guette. Ce travail doit être la pierre angulaire de la nouvelle éducation populaire que nous devrions recréer pour nos jeunes. Ces derniers y ont droit, ils en ont l’espoir secret, et l’envie tenace, même s’ils ne savent pas toujours l’exprimer correctement. Dispenser des cours de « concret », de « réel », au travers de savoirs pratiques indispensables pour être autonomes dans l’arène concurrentielle où ils seront jetés. Bien sûr, cela ne sera pas pour eux un passeport immédiat pour la richesse, ni même pour l’emploi. Mais leur permettre d’apprendre à faire quelque chose de leurs mains, de travailler la matière et de la transformer, d’acquérir un savoir technique qu’ils pourront réutiliser dans des situations concrètes de la vie quotidienne, avec leurs amis ou leurs familles, est le début d’un nouveau processus de revalorisation de soi-même par l’action. Par une nouvelle capacité qu’on se trouve à changer le défectueux pour le remettre sur les rails, et partant d’une nouvelle étincelle qui les amènera à approfondir. Voilà qui tracerait une première piste d’orientation, et d’avenir.

Au lieu de leur permettre de gâcher leur motivation et leur énergie dans une passivité subie, permettons-leur de devenir acteur d’un chemin de vie qui, en leur conférant des savoirs pratiques fondamentaux, leur permettra de tisser un lien entre un passé qui leur manque parfois et un avenir auquel ils ne croient plus pour beaucoup. C’est en leur apprenant des petits gestes simples et pratiques, que nous établirons les conditions d’une sortie par le haut pour des jeunes qui n’ont pas eu la chance de bénéficier d’une éducation soutenue au sein de leur cercle familial. Ceci ne coûterait dons pas beaucoup financièrement, mais représenterait un bénéfice immense pour notre pays et pour sa jeunesse.

Ainsi, si cela ne résoudrait certainement pas tous les problèmes auxquels notre pays est confronté, il contribuerait de manière évidente à résorber un mal-être perceptible chez beaucoup, et, doucement, à faire avancer les choses.

Franck Beqiraj, La Gerap+

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