« La tolérance religieuse et ses limites » selon John Locke. Mais pourquoi le voile a-t-il été attaqué ?

© Lens - New York Times, "French Muslims, Never Fully at Home"
© Lens – New York Times, « French Muslims, Never Fully at Home »

« Le port d’une chape ou d’un surplis ne peut pas plus mettre en danger ou menacer la paix de l’État que le port d’un manteau ou d’un habit sur la place du marché ; le baptême des adultes ne détermine pas plus de tempête dans l’État ou sur la rivière que le simple fait que je prenne un bain. (…)

Prier Dieu dans telle ou telle attitude ne rend en effet pas les hommes factieux ou ennemis les uns des autres ; il ne faut donc pas traiter cela d’une autre manière que le port d’un chapeau ou d’un turban ; et pourtant, dans un cas comme dans l’autre, il peut s’agir d’un signe de ralliement susceptible de donner aux hommes l’occasion de se compter, de connaître leurs forces, de s’encourager les uns les autres et de s’unir promptement en toute circonstance. En sorte que, si on exerce sur eux une contrainte, ce n’est pas parce qu’ils ont elle ou telle opinion sur la manière dont il convient de pratiquer le culte divin, mais parce qu’il est dangereux qu’un grand nombre d’hommes manifestent ainsi leur singularité, quelle que soit par ailleurs leur opinion. Il en irait de même pour toute mode vestimentaire par laquelle on tenterait de se distinguer du magistrat et de ceux qui le soutiennent ; lorsqu’elle se répand et qu’elle devient un signe de ralliement pour un grand nombre de gens qui, par là, nouent d’étroites relations de correspondance et d’amitié les uns avec les autres, le magistrat ne pourrait-il pas en prendre ombrage, et ne pourrait-il pas user de punitions pour interdire cette mode, non parce qu’elle serait illégitime, mais à raison des dangers dont elle pourrait être la cause ? Ainsi un habit laïc peut avoir le même effet qu’un capuchon de moine ou que toute autre pratique religieuse. »

John Locke,

Essai sur la tolérance (1667);

trad J. Le Clerc, Éd. Flammarion, coll. « GF », 1992, pp. 110 et 121-122

Observation

Cet essai a été écrit en 1667, il y a plus de trois siècles. Passage d’intérêt, puisqu’il contribue à mettre en lumière, sous une autre perspective, les vifs échanges qui ont animé les Français sur la question du voile notamment, mais pas seulement.

Là où les débats ont été rapidement emprisonnés dans un face à face avec l’Islam et le religieux ; nous sommes rappelés à d’autres considérations sous-jacentes, incontournables et urgentes, que sont le pouvoir et le politique. À l’aune de ce passage de John Locke, le voile dérangerait, non pas, parce qu’il serait le fruit d’une pratique intolérable, mais bien, parce qu’il serait avant tout un attribut distinctif. Symbole extérieur identifiable, il permettrait à des individus de se reconnaître, de se compter et de prendre conscience de leur nombre, de leur force et peut-être, inévitablement par l’union, d’être tentés de se déployer au sein d’une communauté. En d’autres termes, c’est la prise de conscience concrète du nombre et ses représentations, qu’on chercherait à éviter. Car une fois cette image figée, cette prise de conscience opérée, qu’est-ce qui retiendrait l’un et l’autre de s’allier, de se défendre, voire d’attaquer et in fine, représenter un contre-poids à un modèle établi ? Le processus est certes, bien plus long et complexe, mais il n’en reste pas moins une provocation de fait, mettant en alerte les autorités.

L’État Français a choisi de s’exprimer par une représentation laïque, diffusant ses propres codes, qu’ils soient vestimentaires ou autres et qui ne sont, ni plus ni moins, des expressions de sa puissance et de son pouvoir d’attraction sur ses citoyens. Des attributs comme le voile pourraient renfermer l’expression, voire l’enracinement d’une communauté qui se voudrait distincte. Ce n’est pas tant le religieux et ses pratiques qui intéressent, mais ses expressions qui ne peuvent être là aussi, ni plus ni moins, que des représentations de sa puissance et de son pouvoir d’attraction sur ses fidèles.

« La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », ce n’est pas la liberté de chaque homme, mais bien d’une communauté, d’un nombre dominant face à un autre acceptant cette domination ou du moins ce rapport de puissance. L’État Français est laïc et repose sur une population, majoritaire, acceptant les formes d’expression de sa puissance. Toute communauté venant à s’exprimer de façon à menacer son modèle, laisse croire, qu’elle sera inévitablement prise pour cible. L’État omnipotent n’a que faire des différentes croyances de chacun, tant qu’elles restent minoritaires, confinées à la sphère privée et ramenées à hauteur de l’individu seul. Là où se pose un problème, c’est lors de la diffusion, contagion et manifestation d’une croyance autre, que celle du pouvoir établi.

Elie Khoury, La Gerap+

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