Entretien avec le Lieutenant-colonel Elie Al Asmar, directeur de la division des recherches et études des Forces de sécurité intérieure (ISF) du Liban.

©almoutran.com
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Le Lieutenant-colonel Al Asmar est un des artisans des lois libanaises élaborées en faveur des populations les plus fragiles que sont les femmes, les enfants et les travailleurs domestiques venus de l’étranger. Son engagement depuis plus de 20 ans auprès des Libanais frappés par la traite des êtres humains fait de lui un expert sur cette problématique dévastatrice puisque les enfants sont enrôlés de plus en plus tôt sur les théâtres militaires intérieurs. Ainsi, il a été auditionné plus d’une cinquantaine de fois par le Parlement libanais sur cette problématique et a conduit plusieurs missions à l’étranger, invité à s’exprimer par l’Union européenne ou encore les Nations Unies. Le Lieutenant-colonel Al Asmar intervient également à l’Université Saint-Joseph pour sensibiliser tant les juristes sur le fonctionnement du système judiciaire que les futures sages-femmes sur la détection des violences conjugales.

Bonjour mon Colonel et merci de nous faire l’honneur de votre présence et ce à la veille de votre départ pour l’étranger. Je vous ai présenté à nos lecteurs, mais vous, comment vous décrivez-vous ?

LCL Al Asmar : Merci infiniment pour votre invitation, c’est toujours un plaisir pour moi d’échanger avec des personnes ayant un intérêt pour ces problématiques qui frappent les personnes les plus fragiles dans nos sociétés. Comme vous le savez, je suis un Colonel de la Police libanaise et un expert de la lutte contre le trafic des êtres humains. La protection des populations vulnérables est mon champ de bataille, que cela soit au travers de la lutte contre les violences domestiques ou celle pour la défense des enfants engagés sur les théâtres militaires.

Pourriez-vous nous parler de ces enfants frappés par la situation d’instabilité qui touche le Liban ?

LCL Al Asmar : Oui, les enfants sont enrôlés sur les théâtres de confrontation au Liban, Tripoli en est un des exemples les plus tristes et les plus récents avec deux groupements sunnites qui s’affrontent sans plus distinguer l’enfant de l’adulte. Nous menons ainsi des campagnes de sensibilisation pour expliquer aux responsables militaires, aux familles, mais aussi aux autorités religieuses que pousser un enfant à prendre les armes est un crime !

Pourriez-vous nous expliquer comment sont enrôlés ces enfants et à partir de quel âge leurs parents considèrent qu’ils peuvent aller au combat ?

LCL  Al Asmar : Ce n’est ni plus ni moins du lavage de cerveau, les chefs militaires font pression sur les familles pour envoyer leurs enfants au combat. Ils jouent sur leurs sensibilités en leur disant par exemple que « les Alaouites vont venir violer et tuer leurs mères, leurs soeurs » et qu’ils doivent absolument prendre les armes pour défendre l’honneur de la famille, on joue sur la fierté. Il y a une forte connexion entre la fierté et la femme, ils connectent dans les esprits ces deux grands symboles qui relèvent de l’intime. Au final, même chez le père, chef de famille il y a une confusion qui finit par le pousser à envoyer ses enfants au front. Juger si un enfant peut aller au combat se fait simplement par l’appréciation de sa corpulence, s’il a 12 ans, mais qu’il paraît grand et fort, ils l’envoient.

Ce sont donc ces populations que vous considérez les plus vulnérables ?

LCL  Al Asmar : Oui et on travaille en collaboration avec l’Union européenne et les instances internationales pour faire face à ces catastrophes humaines. L’année dernière nous avons formé 200 policiers à cette lutte et l’attaché militaire de l’Ambassade de France au Liban a fait partie des premières personnalités à apporter leur soutien à ce programme de l’ISF.

Quelle est la situation actuelle ?

LCL  Al Asmar : En suspend ! Tout est imbriqué au Liban, n’importe quel attentat, qu’il soit commandité par un tel ou un tel découle d’un ordre qui vient toujours de l’extérieur. Les libanais manquent de vision stratégique et leurs donneurs d’ordres sont installés à l’étranger, en Iran, en Syrie, au Qatar, en Arabie Saoudite ou en Turquie, rien ne se fait depuis le Liban. Je ne crois pas en ce profil du terroriste qui se fait exploser sur un coup de tête, il n’y a pas de ça ici. Le manque de vision stratégique, de recul et de maturité est une horreur pour nous les représentants du pouvoir exécutif qui se vérifie lorsque l’on entend un enfant soldat dire qu’il a pris les armes pour défendre son pays, sa mère ou sa soeur !

Quels sont les cas les plus répandus de violence domestique ?

LCL Al Asmar : La violence physique faite à la femme, puis vient la violence économique toujours à l’égard de la femme, lorsque le mari lui refuse par exemple l’accès au porte-monnaie pour subvenir à ses besoins ou à ceux de sa famille. Et dernièrement, nous avons fait intégrer dans une loi, la violence verbale. Les débats les plus houleux et difficiles à négocier sont ceux qui concernent la violence sexuelle puisque les élus s’accordent en très grande majorité à dire qu’elle ne peut pas exister entre un homme et sa femme ; ils basent leur défense sur les racines religieuses qui indiquent que l’homme a autorité sur sa femme, racines qu’ils interprètent à leur manière. Le code pénal libanais basé sur le code pénal français leur donne également raison. À cela on répond, qu’ils tirent le code libanais d’une législation de 1943 et que depuis les choses ont énormément évolué en France, mais sur cette question il n’y a rien à faire, ils sont intransigeants car ils ont un électorat à séduire.

Existe-t-il une violence conjugale à l’égard des hommes au Liban ?

LCL Al Asmar : Cela est très rare au Liban, mais quand elle l’est, elle est radicale. On l’observe dans les quelques cas où la femme pousse son amant à assassiner son mari ou lorsqu’en accord avec les enfants ils tuent le père pour toucher un héritage.

Nous avons peu parlé des travailleurs domestiques étrangers qui ont au Liban des rôles subalternes ; est-ce du racisme ?

LCL Al Asmar : Il y a moins de racisme à l’égard de l’homme de couleur au Liban qu’il y en a en France. Au Liban, le travailleur étranger est embauché avec entrain ou par pitié, ce dernier a quitté son pays pour trouver une meilleure situation ici. En France, il y a une agressivité entre les hommes parfois déroutante puisque l’homme noir en France est français ! On continue pourtant parfois à le traiter comme un citoyen de seconde zone. Ici au Liban, les travailleurs étrangers ne sont pas libanais, ils n’ont pas de nationalité et ils ne la veulent pas, ils viennent gagner de l’argent pour un jour retourner dans leur pays. Ils n’ont aucune ambition au Liban et ne s’immiscent pas sur des questions de ce genre, là est la grande différence. Le racisme pourrait par contre jaillir en cas d’une union maritale entre libanais et travailleurs domestiques.

Merci mon Lieutenant-colonel pour avoir partagé votre expérience avec nous.

LCL Al Asmar : Merci à vous de m’avoir invité à le faire.

Elie Khoury

La Gerap+

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