Entretien sur le Hezbollah avec Mme Aurélie Daher

Baalbeck - © Reverse Spins
Baalbeck – © Reverse Spins

Le Hezbollah libanais est coeur des débats lorsque le Liban est évoqué et en cette raison, n’échappe pas une catégorisation forcée, mais forcément incomplète. Qualifiée d’organisation terroriste par les uns, défenseuse de l’identité libanaise par d’autres, jusque dans une seule et même famille les avis peuvent être divergents. Pour nourrir ces débats et nous permettre de nous forger une opinion un peu plus entière, nous avons interrogé Mme Aurélie Daher sur le Parti.

Elie Khoury : Bonjour Madame Daher et merci de nous faire le plaisir de cet entretien. Titulaire d’un doctorat de SciencePo Paris, vous êtes successivement passée par les universités d’Oxford et de Princeton. Vous êtes connue comme une spécialiste du Hezbollah libanais en raison principalement d’un travail de terrain effectué auprès du Parti ; échanges et analyses condensées dans votre livre « Hezbollah, mobilisation et pouvoir » paru aux éditions PUF en 2014. Toutefois, ces premiers mots ne sauraient complètement vous présenter, pourriez-vous je vous prie nous en apprendre davantage sur vous, votre parcours, ainsi que sur les problématiques qui vous occupent actuellement ?

Mme Daher : Bonjour. J’ai en fait derrière moi un parcours un peu particulier. Pas trop mauvaise en mathématiques, j’ai commencé par faire une Math Sup (classe préparatoire scientifique) en vue de devenir ingénieur. Mais le métier vers lequel mes études devaient aboutir m’a moins plu que les études elles-mêmes. J’ai alors bifurqué vers la prépa HEC et ai intégré l’ESCP Europe, où j’ai suivi la Majeure Management public. Ayant toujours été intéressée par les questions de sociologie et par le Moyen Orient, j’ai complété mon parcours en rejoignant Sciences Po Paris. J’ai alors mené deux cursus de front : j’ai rejoint Sciences Po en quatrième année, où j’ai potassé sociologie et science politique, et j’ai intégré en même temps le DEA de l’Ecole doctorale de Sciences Po dédié aux études sur le Monde musulman. Cela a été deux années très chargées ! Puis, la thèse s’est imposée naturellement. J’ai ensuite eu la chance de voir mon travail soutenu par la commission du programme postdoctoral conjoint entre Sciences Po et l’Université d’Oxford, qui m’a assuré une bourse pour un an. Année merveilleuse, littéralement, que j’ai passée à Oxford… Puis, j’ai encore une fois fait ma valise, mais pour l’Université de Princeton, aux Etats Unis, où j’ai également passé une année de post-doctorat et enseigné. Expérience très riche là aussi, un contact réellement magique avec les étudiants. Mes problématiques portent essentiellement sur le Liban, et ses relations avec la Syrie et l’Iran. Par conséquent, je suis amenée à m’intéresser de très près au chiisme politique régional.

Madame, vous qui avez été au plus près des membres du Hezbollah et ce à plusieurs reprises, quelle a été la nature de votre expérience humaine à leurs côtés ?

Mme Daher : J’ai passé une partie de mon enfance et de mon adolescence dans le nord de la Bekaa, territoire Hezbollah par excellence. En termes de contacts avec les membres du parti, les souvenirs ne manquent pas, les expériences et anecdotes non plus. Mais en définitive, la vie à Baalbek sous influence du Hezbollah n’a pas été différente de ce qu’elle a pu être ailleurs au Liban, si ce n’est pour des différences relevant moins de la présence du Hezbollah que de particularités locales. La zone de Baalbek el-Hermel a ses propres particularités sociales et sa propre histoire… Je pense qu’il est important de noter que dans les régions Hezbollah, on va à l’école, on se rend à son travail, on passe du temps avec ses amis, on se divertit quand on en a le temps – comme ailleurs au Liban…. Mon expérience du Hezbollah, par la suite, au cours de mes années de recherche, a été riche et variée. Certains membres du parti, très méfiants, ont préféré ne jamais me recevoir. D’autres, ayant plus de facilité à comprendre notre démarche scientifique, ont été très coopératifs.

 

Quid de la personnalité de M. Hassan Nasrallah ?

Mme Daher : Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah depuis 1992, suscite le plus souvent admiration sincère ou, a contrario, mépris convaincu. Il ne semble que rarement laisser indifférent. Ses admirateurs voient en lui le leader d’une organisation qui a mis fin à 22 ans d’une occupation israélienne faite d’humiliations, spoliations, rafles et emprisonnements arbitraires, tortures, meurtres et déportations. Comme son organisation a défait l’armée israélienne en 2006, lors de la grande offensive de 33 jours contre le Liban. Dans les milieux américains et israéliens, il est avant tout le chef d’une organisation terroriste. Depuis les soulèvements arabes débutés en 2011, certaines populations arabes ont pu modifier leur point de vue sur le personnage, notamment depuis l’engagement du Hezbollah en Syrie aux côtés du régime syrien de Bachar al-Assad. Pour certains, il n’est plus un héro arabe mais le chef de l’organisation qui permet aujourd’hui à Assad de prendre le dessus. Pour d’autres, il est d’autant plus resté un héro que son organisation combat efficacement les troupes de Jabhat al-Nusra et l’Etat islamique. Tout dépend des points de vue et des préférences idéologiques.

 

On prête des liens directs et parfois indissolubles à  l’Iran, la Russie, la Syrie et le Hezbollah. Portant d’autres informations tendent à dire que ni les dirigeants de la Russie, ni du Hezbollah ne sont attachés personnellement et de façon jusqu’au-boutiste à la famille Al Assad. Comment percevez-vous ces rapports ?

Mme Daher : C’est assez compliqué, dans le sens où la teneur de ces rapports a également fluctué au cours du temps. Mais grosso modo, aujourd’hui l’Iran, la Russie, la Syrie d’Assad et le Hezbollah sont, sur les divers dossiers moyen-orientaux, dans le même camp. Assad est certainement plus un moyen qu’une fin aux yeux de ses mentors et amis régionaux et internationaux. Mais l’Iran en particulier – et le Hezbollah dans son sillage – ont réussi à construire au cours des ans une relation particulière avec le régime des Assad, dans le cadre de laquelle ils retirent un certain nombre d’avantages. Or, un éventuel régime islamiste ou proche de l’Arabie saoudite installé à Damas ne renouvellera probablement pas les arrangements déjà garantis par Assad. D’où l’attachement à sauver le régime de celui-ci.

 

De ce fait et pour ce cas, validez-vous ou infirmez-vous le précepte qu’il n’y a de permanent ni ami ou ennemi, mais que des intérêts ?

Mme Daher : Les relations internationales sont plus subtiles que ça. Certes, les intérêts dictent l’essentiel des rapports entre les divers acteurs. Mais les stratégies et les relations ne peuvent tenir que si l’on fait un minimum confiance à son partenaire et son allié. Il faut donc un minimum d’amitié quand même… Comme certains différends entre certains acteurs sont allés trop loin pour que les ennemis deviennent amis….

 

Vous présentez le Hezbollah, comme une organisation articulée autour de la lutte contre Israël, principe de son fondement. Je souhaite y opposer une autre idée, lorsque j’ai étudié le Parti, il m’est resté à l’esprit que c’était la nécessité d’un engagement plus prononcé aux côtés du peuple Palestinien qui a donné essence à l’organisation sur fond de relation armée à Israël. Légitimité de surplus acquise en raison d’une différenciation et distanciation avec l’organisation Amal, considérée dans les années 1980 plus molle dans son entrain à défendre la Palestine et plus conciliante à l’égard d’Israël. Pourriez-vous me faire part de vos éclaircissements sur ce point ?

Mme Daher : Lorsque Israël envahit largement le Liban, pour la seconde fois, en 1982, une grande partie du monde militant chiite libanais soutient la cause palestinienne, oui. Mais ce soutien ne se traduit pas par une participation des militants à des opérations contre Israël en vue de récupérer les territoires occupés. Lorsque l’invasion survient, une partie de ce monde chiite décide la mise sur pied d’une structure militaire chargée de combattre l’occupant, et ainsi naît la Résistance islamique au Liban, qui quelques mois plus tard, travaille à créer le Hezbollah, qu’elle conçoit comme sa ramification sociale puis politique. Mais l’objectif est la défense du territoire libanais. Certes, l’ennemi est le même que celui de la cause palestinienne, mais l’objectif reste centré sur le sol libanais. Il n’a jamais été question que la RIL libère la Palestine pour les Palestiniens.

 

Toujours sur cette même base, je garde en mémoire qu’une fois le peuple Palestinien installé dans un territoire reconnu et souverain, le leader du Hezbollah, M. Hassan Nasrallah garantissait qu’à ce moment, leur lutte engagée ne serait plus qu’une lutte accomplie, non plus nécessaire. Or, l’engagement politique du Parti tend pour plusieurs raisons à l’enraciner sur des perspectives et des problématiques durables. Pourriez-vous partager votre avis sur ce point également ?

Mme Daher : La situation des Palestiniens est loin d’être réglée ou stabilisée. Le Hezbollah par conséquent, maintient son soutien à la cause palestinienne. Le Jour de Jérusalem est par exemple célébré tous les ans le troisième vendredi du mois de Ramadan. Pour autant, le Hezbollah se concentre avant tout sur des problématiques libanaises, et au jour le jour, travaille non pas avec des Palestiniens mais des Libanais, sur des questions et sujets libano-centrés.

 

Le Courant du futur (mené par la famille Hariri) souffre d’une impopularité qui perdure auprès de ses premiers intéressés, les musulmans sunnites. Ces derniers sont-ils devenus des orphelins politiques ou s’identifient-ils toujours malgré la situation au Courant du futur, à un autre groupe ou une personnalité importante sur la scène intérieure ?

Mme Daher : C’est compliqué. Essentiellement parce qu’au Liban, les réflexes communautaires font que même si l’on n’est pas totalement satisfait du leader de la communauté, on reste à ses côtés, parce qu’on est avant tout membre d’une communauté et qu’il en est le représentant face aux autres groupes politiques et confessionnels du pays. Certes, Saad Hariri a déçu au sein de sa propre communauté, mais en l’absence d’une alternative modérée, la majorité de la communauté entend bien voter pour son parti aux prochaines élections (quelle que soit la date à laquelle celles-ci seront tenues). Une partie des sunnites est bien tentée de voir en l’Etat islamique un meilleur défenseur des intérêts de la communauté, mais sur le plan du potentiel électoral, Hariri garde l’avantage.

 

Quid de la personnalité de M. Saad Hariri ?

Mme Daher : Saad Hariri a réellement fait ses premiers pas en politique en tant que l’héritier de son père. Ce qui n’empêche pas le fils de prendre ses distances avec certaines traditions politiques propres à la manière de gouverner du père. Mais dans l’ensemble, il a maintenu par exemple la politique ultralibérale de son père et ses alliances politiques régionales et internationales.

 

Les organisations ou personnalités comme Daech ou M. Ahmad Al Assir lorsqu’elles apparaissent, apparaissent avec une extrême brutalité. Dès lors, d’après vous, à quelle finalité sont-elles vouées ?

Mme Daher : Daech et Ahmad al-Assir ne sont pas tout à fait la même chose… Al-Assir avait avant tout un horizon limité à son pays, au Liban. Il a essayé de remplir la vacuum créé par l’absence prolongée de Saad Hariri de la scène politique, pour poser en leader premier des sunnites du Liban. Ça n’a pas fonctionné. L’Etat islamique est une organisation d’un tout autre calibre. Aux visées expansionnistes claires, qui menacent l’ensemble du Proche-Orient.

 

Par-delà, dons et avantages en nature, quelle est la structure financière du Hezbollah ?

Mme Daher : Contrairement à une idée solidement répandue, le Hezbollah tire l’essentiel de ses moyens financiers non pas de l’Iran ou de la Syrie mais de la société libanaise, au Liban ou au sein de la diaspora. Ses institutions sociales en particulier vivent de dons de sympathisants, de revenus de publicité (notamment ses médias) et de « sponsorship » (je pense à son club de football). Il y  a aussi les revenus des « marja’-s », les ayatollahs qui reversent une partie des impôts islamiques qu’ils perçoivent au parti. C’est une grande tradition chiite, inconnue du sunnisme : les grands clercs collectent les impôts des fidèles et les redistribuent comme bon leur semble, principalement sur des projets socio-caritatifs et éducatifs.

 

Madame Daher, sauriez-vous nous donner le nom d’une société privée rattachée emblématiquement à la fortune du Hezbollah, du Courant du futur, des Forces libanaises, des Kataeb et du Courant patriotique libre ?

Mme Daher : Il existe au Liban plusieurs entreprises privées qui, effectivement, entretiennent des liens plus ou moins étroits avec les partis politiques – à l’instar de ce que l’on peut observer dans les autres pays. Certaines font aussi l’objet d’investissements de la part de ces partis ou sont créées de toutes pièces par eux — je pense aux chaînes de télévision par exemple, chaque parti au Liban ayant la sienne, pratiquement… Mais de là à en établir la liste, ce serait difficile, essentiellement en raison des différents niveaux de relations existant entre ces entreprises et les partis.

 

Alors que le Hezbollah accorde une place d’honneur à ses combattants morts sur le champ de bataille, portant en avant ses « martyrs » en les inscrivant dans son histoire politique et militaire, il est rapporté qu’Hassan Nasrallah n’évoque jamais la mort de son fils Hadi, est-ce vrai et comment comprenez-vous cela ?

Mme Daher : Hadi Nasrallah est mort au champ d’honneur en septembre 1997. Nasrallah en a largement parlé à cette époque. Depuis, l’événement a été historicisé et il semble donc normal que le père n’évoque plus le fils dans ses discours. Le discours du Hezbollah sur les martyrs traite au final tous les martyrs de la même manière : ils sont honorés, un par un, de manière personnalisée, au moment de leur décès. Leur mémoire est ensuite régulièrement mentionnée au cours des ans, mais de manière plus collective, en tant que membres d’un groupe plus large, celui des martyrs de la Résistance islamique.

 

Madame Daher, merci d’avoir accepté de nous faire part de vos analyses, je n’abuserai pas davantage de votre temps et vous laisse les mots de la fin.

Mme Daher : Sur la question du Hezbollah, je pense que ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est qu’il a été créé en réalité par une organisation militaire, dans une répartition des rôles que l’on pourrait comparer au tandem irlandais IRA/Sinn Fein: la Résistance Islamique au Liban (RIL) s’est toujours chargée de la partie militaire, du combat, quand le Hezbollah a été conçu comme une ramification d’action sociale et politique, au service de la défense des intérêts de l’organisation-mère au sein de la société libanaise. En cela, le Hezbollah, en plus de trente ans d’existence, n’a jamais changé. Et la RIL étant désormais engagée – en partie – en Syrie, on pourra remarquer aisément que le Hezbollah, au Liban, continue à travailler à assurer les arrières de celle-ci. Cette distribution des rôles est ce qui régit réellement le mode de fonctionnement du complexe RIL/Hezbollah.

 

 Elie Khoury

La Gerap+

Un commentaire

  1. Elie Khoury

    Pour nourrir le débat et toujours afin de nous permettre de nous forger une opinion un peu plus entière sur le Hezbollah, nous relayons l’article soumis par un lecteur qui indiquait à la suite de notre entretien : « En lisant cet entretien on dirait que le Hezbollah est plus proche d’une association caritative qu’à une milice. Je recommande la lecture de cet article pour « compléter » un peu l’image » :
    http://www.causeur.fr/hezbollah-drogue-aurelie-daher-28088.html#

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