Lumière sur Jacques de Guibert (1743-1790)

Giovanni Battista Piranesi (1720-1778)
Giovanni Battista Piranesi (1720-1778) « The Flavian Amphitheater called the Colosseum in Rome ».

Essai général de tactique

Discours préliminaire

« J’admire donc la politique des Romains dans leurs beaux jours, lorsque je la vois fondée sur un plan fixe ; lorsque ce plan a pour base le patriotisme et la vertu ; lorsque je vois Rome naissante, colonie faible et sans appui, devenir rapidement une ville, s’agrandir sans cesse, vaincre tous ses voisins qui étaient ses ennemis, s’en faire des citoyens ou des alliés, se fortifier ainsi en s’étendant, comme un fleuve se grossit par les eaux qu’il reçoit dans son cours. J’admire cette politique, quand je vois Rome n’avoir jamais qu’une guerre à la fois ; ne jamais poser les armes que l’honneur du nom Romain ne soit satisfait ; ne pas s’aveugler par ses succès ; ne pas se laisser abattre par les revers ; devenir la proie des Gaulois et des flammes, et renaître de ses cendres. J’admire Rome enfin, quand j’examine sa constitution militaire, liée à sa constitution politique ; les lois de sa milice ; l’éducation de sa jeunesse ; ses grands hommes passant indifféremment par toutes les charges de l’État, parce qu’ils étaient propres à les remplir toutes ; ses citoyens fiers du nom de leur patrie et se croyant supérieurs aux rois qu’ils étaient accoutumés à vaincre. Je dis que peut-être il y a eu, dans quelque coin de l’univers, une nation obscure et paisible, dont les membres ont été plus heureux ; mais que certainement jamais peuple n’a eu autant de grandeur, autant de gloire, et n’en a autant mérité par son courage et ses vertus.

Maintenant quel tableau offre, en opposition, l’Europe politique, au philosophe qui la contemple ? Des administrations tyranniques, ignorantes, ou faibles ; les forces des nations étouffées sous leurs vices ; les intérêts particuliers prévalant sur le bien public ; les moeurs, ce supplément des lois souvent plus efficace qu’elles ; négligées ou corrompues ; l’oppression des peuples réduite en système ; les dépenses des administrations plus fortes que leurs recettes ; les impôts au-dessus des facultés des contribuables ; la population éparse et clairsemée ; les arts des premiers besoins négligées pour les arts frivoles ; le luxe minant sourdement tous les États ; les gouvernements enfin indifférents au sort des peuples, et les peuples, par représailles, indifférents aux succès des gouvernements.

Fatigué de tant de maux, si le philosophe trouve à reposer sa vue sur des objets plus consolants, c’est sur quelques petits États qui ne sont que des points dans l’Europe, c’est sur quelques vérités morales et politiques qui, filtrant lentement à travers les erreurs, se développeront peu à peu, parviendront peut-être un jour aux hommes principaux des nations, s’assiéront sur les trônes, et rendront la postérité plus heureuse.

Tel est particulièrement l’état de malaise et d’anxiété des peuples, sous la plupart des gouvernements qu’ils y vivent avec dégoût et machinalement, et que, s’ils avaient la force de briser les liens qui les attachent, ils se donneraient d’autres lois et d’autres administrateurs. On verrait alors la moitié de l’Allemagne chasser les petits princes sous lesquels elle gémit ; la Castille, l’Aragon, l’Irlande rappeler ses rois ; la Toscane, ses ducs ; la Flandre, ses comtes ; tant d’autres États, leurs anciens souverains qui vivaient au milieu d’eux sans luxe, et du revenu de leurs domaines. On verrait presque toutes les provinces se séparer de leur métropole ; presque tous les gouvernements se dissoudre, ou changer de forme. Mais que dis-je ? Telle est en même temps la faiblesse des peuples, que, mécontents, ils murmurent et restent dans la même situation. Ils y sont enchaînés par l’habitude et les vices.

Cette fermentation impuissante est une des plus grandes preuves de la mauvaise constitution de nos gouvernements. Car, d’une part, les peuples souffrent et se plaignent, de l’autre ils ont perdu toute espèce de ressort. Chacun vit pour soi, cherchant à se mettre à couvert des maux publics, à en profiter, ou à s’étourdir sur eux. Au milieu de cette faiblesse générale, les gouvernements, faibles eux-mêmes, mais par là féconds en petits moyens, étendent leur autorité, et l’appesantissent. Ils semblent être en guerre secrète avec leurs sujets. Ils en corrompent une partie, pour dominer l’autre. Ils craignent que les lumières ne s’étendent, parce qu’ils savent qu’elles éclairent les peuples sur leurs droits et sur les fautes de ceux qui les gouvernent. (…)

Le philosophe sera-t-il plus satisfait, quand il jettera les yeux sur l’Europe militaire ? Il y verra toutes les constitutions servilement calquées les unes sur les autres ; les peuples du Midi ayant la même discipline que ceux du Nord ; le génie des nations en contradiction avec les lois de leur milice ; la profession de soldat abandonnée à la classe la plus vile et la plus misérable des citoyens ; le soldat, sous ses drapeaux continuant d’être malheureux et méprisé ; les armées plus nombreuses à proportion que les nations qui les entretiennent ; onéreuses à ces nations pendant la paix ; ne suffisant pas pour les rassurer à la guerre, parce que le reste du peuple n’est qu’une multitude timide et amollie. (…)

Que peut-il résulter aujourd’hui de nos guerres ? Les États n’ont ni trésor, ni excédent de population. Leurs dépenses de paix sont déjà au-dessus de leurs recettes. Cependant, on se déclare la guerre. On entre en compagne avec des armées qu’on ne peut ni recruter, ni payer. Vainqueur ou vaincu, on s’épuise à peu près également. La masse des dettes nationales s’accroît. Le crédit baisse. L’argent manque. Les flottes ne trouvent plus de matelots, ni les armées de soldats. Les ministres, de part et d’autre, sentent qu’il est temps de négocier. La paix se fait. Quelques colonies ou provinces changent de maître. Souvent la source des querelles n’est pas fermée, et chacun reste assis sur ses débris, occuper à payer ses dettes, et à aiguiser ses armes. (…)

Entre ces peuples, dont la faiblesse éternise les querelles, il se peut cependant qu’un jour il y ait des guerres plus décisives, et qui ébranlent les empires. La corruption, répandue sur la surface de l’Europe, ne fait pas partout des progrès égaux. Les différences, qui existent entre les gouvernements font que, chez les uns, elle se développe plus lentement et chez les autres, avec plus de rapidité. Le mal devient ensuite plus ou moins dangereux, en raison des qualités des hommes qui gouvernent. Ici, de bonnes institutions, un souverain éclairé, un ministre vigoureux, servent de digue contre la corruption, remontent les ressorts du gouvernement, et font rétrograder l’État vers le haut de la roue. Là, gouvernement, souverain, ministres, tout est faible et corrompu ; par conséquent, tout se relâche, se détend, et l’État, entraîné avec une vitesse que sa masse multiplie, descend rapidement vers sa ruine. »

Jacques de Guibert

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