Justice, début et fin

Mohamed Badie en mai 2014 ; source : Arabnews

Sur le champ égyptien de la bataille politique pour la fonction suprême[1], les intimidations verbales se traduisent par des agressions physiques. Face à de tels bouleversements, l’État tremble sur ses bases et le peuple chancelle, car l’essence d’un contrat social n’a jamais été autre, que l’ombre de lui-même.

L’arrivée au pouvoir[2] de l’enfant armé par l’institution militaire, le maréchal Al Sissi, se conjugue par un redéploiement du bras judiciaire qui déferle sur les Frères musulmans avec pour sentence, la condamnation à mort[3].

Difficile alors d’apaiser l’Égypte, lorsque sur sa scène politique à résonance régionale, ses deux plus grandes figures, l’incontestable raïs et le Frère musulman s’entrecroisent, s’unissent, pour se déchirer, tous les deux prisonniers volontaires de la loi du talion.

Gamal Abdel Nasser était ainsi un Frère musulman, s’agitant dans sa branche militaire clandestine jusqu’à sa prise du pouvoir. Malgré l’aura dégagée un temps par la symbolique de son engagement, son revirement a fragilisé la vision d’un guide, car il a entrainé dans son sillage le destin d’une population, la déchirant. Le peuple alors sommé de choisir sur une même terre, un camp.

Les Frères musulmans quant à eux, n’avaient conçu l’unité nationale que de façon paradoxale, parfois indélicate, meurtrière et uniquement projetée par-delà leur porte, un cheminement islamique englobant toutes les échelles de la société, mais excluant celles et ceux qui n’embrassaient le projet politique sociétal, leur projet politique sociétal.

L’Égyptien connaît son histoire et sait qu’elle se répète, l’institution militaire est devenue un État, figure diffuse et organisée et les Frères musulmans, éternels idéalistes à l’utilité certaine. Ainsi, lorsque le gouvernement des États-Unis d’Amérique pressait l’Égypte de réformes économiques, particulièrement sous Moubarak, l’organisation frériste à été adroitement agitée[4] aux yeux des occidentaux comme un risque terroriste qu’il leur fallait contrôler et remettre au lendemain les refontes politique, sociale ou économique, demandées par le peuple Égyptien.

Aujourd’hui, le chemin pris par l’administration du Caire n’est pas celui de l’apaisement et laisse craindre la réapparition d’attitudes extrêmes, faisant place à des expressions jusqu’au-boutistes renouvelées. Sous Anouar Al Sadate, une partie des membres des Frères musulmans s’était ainsi radicalisée lorsque la perspective d’une course politique équitable, s’était envolée. Convaincus alors qu’ils ne seraient tolérés qu’à une seule condition, ne jamais remettre en question un « Establishment » armé, installé aux premiers rangs.

Avec la chute d’Hosni Moubarak, les principes vertueux d’une démocratisation de la société disparurent, emportant avec eux de nombreux espoirs. Car lorsque l’autoritaire régnait, les confrontations les plus condamnables s’en trouvaient justifiées. Mais comment expliquer que c’est par le souffle de la révolte arabe, présentée chargée de l’égalité pour tous, que les Frères musulmans s’en trouvèrent le plus durement traités ?

La destitution de l’ancien chef du gouvernement égyptien Mohamed Morsi et la condamnation à mort de Mohamed Badie marquent les coeurs et les esprits.

De Naguib à Moubarak, les militaires ont été critiqués et ce très sévèrement durant plus d’un demi-siècle, mais jamais par la force humiliés. Mohamed Morsi a lui incarné les Frères musulmans et la plus haute autorité politique du pays durant un an seulement, puis balayé.

C’est précisément la différence de traitement, au cours d’un processus de démocratisation qui fait peser sur la nation égyptienne et les États occidentaux un risque inégalé ; tout cela, alors que le peuple Égyptien demandait et ce plus que tout, la justice.

Elie Khoury

La Gerap+

[1] Trois présidents se sont succédé à la tête de l’État égyptien entre 2011 et 2014.

[2] Le président Al Sissi a prêté serment le 17 juin dernier.

[3] SALEH Yasmine, EVANS Dominic, « Egyptian court confirms death sentence for Muslim Brotherhood leader, 182 supporters », in Haaretz, le 21 juin 2014, http://www.haaretz.com/news/middle-east/1.600180, dernière consultation le 22 juin 2014.

[4] Les attentats du 9/11 ont également été exploités politiquement aux mêmes fins par l’ancien président Hosni Moubarak comme le décrit Sophie Pommier dans son ouvrage « Égypte, l’envers du décor », publié aux éditions « La découverte » en 2008. Elle y décrit un président sous pression occidentale exploitant les risques sécuritaires pour asseoir son pouvoir.

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