Entretien avec M. Aït Amara, directeur du journal « Algérie Patriotique »

Entretien avec M. Aït Amara, directeur du journal
Entretien avec M. Aït Amara, directeur du journal « Algérie Patriotique »

Elie Khoury : Le 17 mars 2014 a été réélu pour un quatrième mandat, le président sortant, son Excellence, Abdelaziz Bouteflika, comment comprenez-vous cette écrasante longévité ?

M. Aït Amara : Cette écrasante longévité, comme vous la qualifiez si bien, était programmée depuis l’accession de Bouteflika au pouvoir en 1999. En somme, le chef de l’Etat actuel était venu pour ne plus repartir. Sollicité déjà en 1994, il avait changé d’avis in extremis – pour des raisons qu’on ignore –, pour accepter de nouveau l’offre qui allait lui être faite cinq années plus tard. Sans douter du patriotisme de l’actuel Président, je n’en suis pas moins convaincu qu’il se met dans la peau d’un roi ou d’un émir, se comportant comme l’homme providentiel sans la «clairvoyance» et «l’intelligence» duquel le pays sombrerait dans les abîmes. D’ailleurs, ses représentants lors de la dernière campagne électorales, dont l’adulation de leur candidat frisait l’idolâtrie par moments, ont été jusqu’à suggérer de le faire roi, martelant que, même malade, son cerveau fonctionnerait mieux que tous les Algériens réunis (sic !). La longévité de Bouteflika tient à la nature du système lui-même, où le Président n’est qu’une pièce détachée d’une machine abstraite qui emprisonne les individus qu’elle aspire et qui croient faussement la maîtriser. Cette longévité est la preuve que le système est en panne.

Peux-t-on parler de clans au pouvoir, des grandes familles réunies autour d’intérêts ? Dans l’affirmative, quel est le rôle incarné par la famille Bouteflika dont on connaît l’unicité ?

Oui, il s’agit de clans. Mais la notion de grandes familles ne sied pas au système algérien. Par «grandes familles» vous entendez sans doute «mafia» au sens italien du terme. Comme je l’ai expliqué auparavant, le système algérien réunit un tout-venant de citoyens et, ne soyez pas étonné, a même le «mérite» d’offrir une chance à des individus que rien ne prédisposait à devenir ministre ou même président de la République. S’agissant de «la famille Bouteflika», comme vous dites, personnellement, je crois que la mythologie sociopolitique prête au frère du Président plus de pouvoir qu’il n’en a réellement. Certes, c’est la personne la plus proche du chef de l’Etat, mais cela ne lui confère pas plus d’autorité qu’il n’est censé en avoir. Le système algérien est fait de telle sorte que le pouvoir ne peut ni ne doit (jamais) tomber entre les mains d’une seule personne ou d’un seul clan. C’est une tradition héritée de la Guerre de Libération où toutes les régions du pays avaient pris les armes contre la puissance coloniale et où, donc, toutes avaient droit au chapitre. Quand les Algériens accusaient les habitants de l’Est d’avoir mis la main sur le pouvoir dès l’indépendance et les gens de Tlemcen de l’avoir spolié depuis l’avènement de Bouteflika, cela est, en réalité, faux, même si en apparence, le nombre de responsables politiques nommés à des postes clés originaires de cette région peut, en effet, paraître élevé. En réalité, si on y regarde de plus près, on constatera que toutes les régions du pays son représentées à travers les différents centres de décision, visibles et invisibles. Cela n’absout en rien, bien-sûr, la tendance régionaliste prononcée de Bouteflika et du système politique algérien en général. En somme, et pour revenir à la seconde partie de votre question, la famille Bouteflika n’incarne aucun rôle, sinon celui de «caser» un ministre par-ci, un sénateur par-là…

On compare l’Algérie à la Russie de M. Vladimir Poutine, en raison de l’abondance des hydrocarbures et d’un appareil militaire dirigeant le pays d’une main de fer ; est-ce que les associations sont de forme et s’arrêtent là ou est-ce qu’avec la Russie, c’est tout un modèle de société qui est repensé en Afrique ?

L’idée de l’appareil militaire qui dirige le pays d’une main de fer est une idée reçue. C’est un argument que Bouteflika, qui a vécu deux putschs en juin 1965 et en décembre 1967, utilise pour, croit-il, neutraliser toute tentative de renversement dont il eût fait l’objet. Il faut savoir – et cela se voit dans sa façon de diriger le pays – que Bouteflika réfléchit encore avec la mentalité des années 60/70 : jeu d’équilibres, loyauté voire allégeance au chef suprême qu’il est, etc. Bref, il a la pensée unique chevillée au corps, même s’il se dit «viscéralement attaché à la liberté d’expression». Durant sa campagne électorale pour la présidentielle de 1999, Bouteflika avait fait de la guerre contre la «casquette», comprendre les généraux, son leitmotiv. Une fois «élu», il s’est pourtant retourné vers ces mêmes généraux pour poursuivre la lutte contre le terrorisme et entamer, en parallèle, la réconciliation nationale. Des sources disent qu’il se serait même plaint – une habitude –, au départ, à des chefs d’Etat étrangers du «pouvoir excessif» de la hiérarchie militaire, mais il a dû mettre de l’eau dans son vin lorsqu’il a constaté que l’armée algérienne était, en réalité, professionnelle, légaliste et disciplinée et qu’il ne «risquait rien» de ce côté-là. Sa longévité, pour revenir à votre première question, en est la preuve concrète. Quant à la comparaison avec la Russie, je pense qu’il n’y a aucune commune mesure entre l’Algérie et ce géant lointain que seuls des intérêts politiques et économiques lient. Certes, la Russie est le premier fournisseur d’armes à l’armée algérienne, mais cette dernière paie ses achats rubis sur l’ongle. La Russie est donc un partenaire et un pays ami, Alger et Moscou partageant la même vision sur à peu près toutes les questions liées à la géostratégie et aux relations internationales. Mais sans plus.

D’après-vous les relations franco-algériennes sont sur une phase ascendante ou descendante et pourquoi ? Si elles sont dans une phase descendante, au profit de quel autre pays le sont-elles ?

Les relations algéro-françaises sont au point mort. Ni elles se sont améliorées ni elles se sont détériorées. De part et d’autre de la Méditerranée, on entretient une sorte d’hypocrisie, de flatterie, en faisant croire que les rapports entre les deux pays, liés par une Histoire longue et tragique, devraient être différents de ceux qui lient normalement deux pays souverains. La France fait semblant de vouloir toujours faire plus pour son ancienne colonie pour s’absoudre de ses péchés du passé, et l’Algérie fait mine de considérer la France comme LE pays ami par excellence. Mais, en vérité, ces deux Etats adoptent le principe de «je t’aime moi non plus». Ni la France veut une liberté de circulation en faveur des Algériens ni l’Algérie veut se maintenir dans sa situation de dépendance économique vis-à-vis de la France. Si relations fortes il y a, elles sont dictées et imposées par l’Histoire et ne sont pas, loin s’en faut, un choix délibéré. Cette situation durera encore deux ou trois générations, le temps que les séquelles de la «Guerre d’Algérie» (pour les Français) et la «Guerre de libération nationale» (pour les Algériens) disparaissent d’elles-mêmes et laissent place à un nouveau type de coopération débarrassé de l’affect et des souvenirs douloureux.

M. Aït Amara, les jeunes Algériens sont ouverts à la culture occidentale et apparaissent admiratifs de ce qui se produit en France ou aux États-Unis, pensez-vous que la culture russe permet moins cette assimilation culturelle ; en somme, comment percevez-vous ces influences, quelle est la plus populaire et pourquoi ?

Comment voulez-vous que les jeunes Algériens assimilent la culture russe alors que ce pays est géographiquement et culturellement très éloigné et linguistiquement absent ? Les deux facteurs qui introduisent une culture étrangère dans un pays tiers sont réunis chez les Français et les Américains : les premiers par la langue de Molière, héritage de 132 années de colonisation, et la proximité géographique ; les seconds par leur culture hégémonique via l’industrie cinématographique notamment et l’idée de suprématie, de liberté et de réussite facile. Mais force est de constater que ces deux cultures ont quelque peu perdu du terrain ces dernières années, à la faveur de l’arabisation de l’école qui a commencé dans les années 70 et dont les effets commencent à se faire sentir depuis la fin des années 80. A cette arabisation est venu se greffer l’extrémisme religieux importé d’Afghanistan, du Pakistan, d’Arabie Saoudite et d’Egypte, entre autres. Comme vous voyez, donc, dans ce magma, la Russie est complètement absente.

Dans un dernier point, si vous aviez l’occasion d’échanger avec les Français une pensée qui caractérise les Algériens, que leur diriez-vous ?

Les Algériens ont la sensibilité à fleur de peau et un cœur gros comme ça. Un jour, un ami palestinien, réfugié en Algérie, me disait ceci : «Vous, les Algériens, vous êtes extrémistes dans tout : vous détestez avec violence et aimez avec violence». Cette définition peut paraître hyperbolique, mais c’est ce tempérament qui fait que les Algériens sont un peuple «à part» et qu’il est difficile à comprendre. Avant la colonisation, les autorités politiques françaises avaient commandé une pléthore d’études sociologiques et ethnologiques sur les habitants qui peuplent l’Algérie. Plus tard, cette même France coloniale a essayé par tous les moyens de «berner» ce peuple «indigène» qu’elle était venu «civiliser», mais, au lieu de cela, elle s’est vu opposer une série de soulèvements armés sporadiques mais incessants depuis le premier jour, en juin 1830, jusqu’au cessez-le-feu, en mars 1962. Aux Français, je dis ceci : apprenez à mieux connaître les Algériens et ne les «mesurez» pas à l’aune de votre idiosyncrasie. Défaites-vous de toutes ces étiquettes que le complexe politico-médiatique de votre pays nous colle, libérez-vous de leur diktat et regardez le monde autrement qu’à travers leur prisme déformant ! C’est le seul moyen de tourner définitivement la page du passé.

Propos recueillis par Elie Khoury

La Gerap+

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