Le Qatar

2006 in Doha. Photo by Christof Koepsel
2006 à Doha
Photo de Christof Koepsel

En juin 1995, le Cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani martèle d’un coup d’État les fondations d’une maison inhabitée, son père Khalifa qui est alors observé en Suisse, puis en France se retrouve brutalement tiré de son sommeil.

Dans la foulée des orientations suggérées par les conseillers politiques, les observateurs prennent position et cloutent « pacifique », la manœuvre du fils.

Au travers d’un regard ensanglanté par la réalité syrienne, on comprend alors que lorsqu’il n’y a qu’une dizaine de morts jonchant l’accès au pouvoir, nombreux puissent être tentés de brandir les indications « tranquille » et « serein », voire de parler de « transmission pacifique » pour décrire l’éclat d’Ibn Al Thani. Car au retour de ses intermédiaires outre-Atlantique, c’était un Cheikh assuré de l’appui de Washington qui articulait la pénétration en force, de portes laissées pourtant avant son arrivée, grandes ouvertes.

Un jeu d’acteur qui préfigurait l’entrée en scène d’Al Jazeera.

L’Arabie Saoudite temporisait et malgré quelques émancipations vengeresses auxquelles elle clignait des yeux, rappelait toujours aux originaires de la région du Nedj, leur distance à portée de sabre.

La base militaire d’Al Oudeid, où se trouve l’US CENTCOM n’est d’ailleurs pas l’aveu par l’administration américaine d’un bouleversement de partenariat au profit du Qatar, mais résulte davantage d’une négociation, voire d’une suggestion par Riyadh. L’Arabie Saoudite qui ne peut de ses vœux se prononcer pour une présence aussi numéraire et directe de l’armée américaine sur des terres foulées par le prophète en lieux de La Mecque et Médine – posture qui par ailleurs contribue à sacraliser ses frontières – se complait par contre de l’installation au sud de Doha de drapeaux étoilés.

–        D’un côté, les Américains continuent d’assurer stratégiquement leur contrôle des différentes zones      névralgiques – retour aux théories des écoles anglo-américaines avec le Heartland et les orientations          du stratège naval américain A. M. Mahan –.

–        Les Saoudiens eux, se retrouvent dotés matériellement d’un backup utile en cas de débordement.

–        Les Qataris enfin, jouent le joker de la modernité débridée, greffée d’un caractère religieux.

Toutefois, au jeu des grands écarts, le risque de rupture est catastrophique tant la symbolique des positionnements est schizophrène. Sur des terres où la succession des dominations fut partagée par tous les peuples arabes, de l’Empire Ottoman aux desseins franco-anglais, des relations froides entre les deux grands à l’avènement de la domination des États-Unis d’Amérique, l’ennemi de l’homme, reste l’homme lui-même.

Ainsi, dans l’histoire moderne des Arabes qui se dessine depuis le 16e siècle, c’est la « Sublime Porte » qui insuffla la première, la cadence à suivre ; pas seulement, un passé peut en cacher un autre, au jeu politique libanais du 21e siècle, utile de se remémorer la division qui sévissait en 1633, où sous le règne du sultan Murat IV un conglomérat sunnite, druze et maronite, régalait déjà.

Sun Tzu aidant, on gagnait toujours la guerre, sans la faire.

À Doha, au 20e siècle, la perspective d’une manne énergétique extraordinaire à disposition alimenta la famille régnante et ses compagnons d’une confiance décontenancée, les défauts des amis d’hier, étaient devenus intolérables. Fini les excursions en famille à Damas et les virées entre amis dans le désert d’Arabie, c’était désormais à voix haute qu’on parlait à ceux qu’on craignait jadis.

La folie d’une telle posture étant animée par la crainte de voir les morts ressusciter, poussait à s’y reprendre à plusieurs fois et de manières différentes, lorsqu’il fallait se faire respecter.

Cela n’a pourtant pas suffi à faire silence au défunt Colonel Mouammar Kadhafi, qui quelques jours avant son assassinat, prononçait en direction du Qatar, des mots qui résonnent :

Il demandait à ces derniers les raisons d’un tel acharnement en Libye, questionnait sur les mérites d’une telle implication, avertissait sur la façon dont on devait considérer un frère, s’alarmait sur la dureté de cœur qu’on lui réservait, mais oui, il savait, se connaissait et reconnaissait coupable, mais avait désormais peur.

Seulement, si la loi du Talion devait être la règle et non la justice, la vengeance et non le pardon il ne resterait plus personne sur cette terre ; défiant quiconque de s’écrier, « moi l’Innocent. »

Table rase sur hard et soft power imbriqués : « ceux qui vivent dans des maisons de verre ne devraient pas jeter de pierres » criait-il enfin.

Tamim est alors désigné le Huitième, sur le chemin de la rédemption, le père rectifie un temps soit peu, quelques imprudences. La réalité syrienne affectant les perceptions, car Damas et Alep n’ont jamais été des villes à prendre, de tout le Moyen-Orient on ne trouve pareils jusqu’aux boutistes, finit par sonner la fin de la première partie.

Le repli politique de la scène internationale

Il est désormais inconcevable de laisser les rumeurs enfler au sujet des participations à ce qu’on appelle communément « les révolutions arabes ». Le romantisme des premiers instants, ne se déploie plus, on ne va plus à la rencontre de son prochain une fleur de jasmin à la main, qui par ailleurs devant la cruauté réservée à Mohamed Brahmi, se fane instantanément au souvenir des souffrances de sa fille.

Ces ressentiments particulièrement vifs, sont exprimés contre le Qatar accusé d’être à l’articulation d’aspirations manipulées. Cet Émirat floué sur ses grandes ambitions, qui avait été invité à s’asseoir sur les sièges les plus exposés, pour le meilleur, comme pour le pire, n’est en rien aujourd’hui assuré, que le pire est derrière lui.

Des personnalités comme le religieux Youssef Al Qardawi, qui bénéficiaient jusqu’à encore récemment d’une couverture médiatique scandaleuse, sont depuis et par la force, muselées. Vouloir agir pour la paix au Moyen-Orient tout en agitant ce nom, c’est comme donner un serpent à qui demande du pain ; les révoltes de la faim !

Hosni Moubarak justifiait déjà à ses partenaires occidentaux ses postures à retournement comme de nécessaires cadeaux à faire à ses audiences radicales, afin sur la durée, d’être en mesure d’influer sur elles. En résumé, à chaque fois qu’on avançait d’un pas sur le chemin de la paix, tout le monde concédait qu’il fallait reculer de deux. On trouvait toujours un diplomate qui arrivait à persuader la communauté, qu’on pouvait changer de chaussure en cours de route et en prendre une plus grande pour rattraper le retard, peu importe si de l’intérieur on n’en maîtrisait pas toutes les frontières, encore plus si on n’en comblait pas tous les espaces ; l’art de la diplomatie du vide.

Business Jihad et Sharia-Friendly

Désormais communément acquis de combiner la technicité des institutions financières mondiales et les mécanismes d’investissements occidentaux à la dorsale wahhabite. Ce qui était encore il y a quelques années impensable, revêt aujourd’hui un nouveau caractère puisque dans ce système capitalistique mondial en métamorphose continuel, les dignitaires islamiques voient un outil formidable débridé qui peut, une fois purifié, être mis au service du Djihad. Pas seulement, plusieurs institutions occidentales, travaillent également avec acharnement, dans un contexte économique pressurisant à exploiter toutes les mannes financières jusqu’alors réservées.

L’Emir Tamim et ses proches sont des businessmen, qui renforcés dans leur démarche vont se concentrer sur le retour sur investissement et rendre encore plus offensives leurs participations, avec à la différence des Gamal Boys une intéressante liberté d’action et des repères doublement légitimés. Seulement, à la simple prononciation du Djihad, un miroir aux alouettes, avec pour risque de se méprendre et mépriser que « le pirate des uns est l’amiral des autres », la modernité aidant et transformant, « le terroriste des uns en un héros pour les autres. »

Alors nous pourrions inscrire à la famille Al Thani d’une encre indélébile ses erreurs, lui faire écho de certains crimes qui se sont produits à Doha même : Z. Iandarbiev.

Seulement il faudrait alors également pencher sur cet Emirat un regard aussi plongeant que celui qui émane lorsqu’on aime à se regarder dans un miroir et se rappeler qu’à la polygamie, on ne peut opposer le mariage pour tous, deux visions d’un même extrême. Que lorsqu’on s’alarme des investissements dans nos capitales, du rachat d’institutions françaises, considérer qu’elles ne portaient plus de français, que le nom. Que lorsqu’on s’écrie à l’attentat, nous occupons l’étranger chez lui.

Lorsque le père délogeait par la force le sien, on pointait la violence, lorsque le père laissait place à celui qui en est devenu un, on suggère la manigance. Vous lirez, fréquenterez, participerez au plus près du pouvoir, tout en restant floués, personne ne peut peser les cœurs.

Le mois dernier, lors d’une entrevue sur le Qatar depuis Riyadh, un intime du pays racontait l’engouement qu’il y a actuellement à Doha. Il parlait du respect porté à Al Thani père, de l’engouement de la jeunesse derrière le fils. Il exprimait son plaisir à aller le dimanche à l’église, de l’accueil inoubliable réservé aux étrangers.

Nul n’est dupe, mais nul n’a rien inventé sur les problèmes rencontrés par les immigrés, véritables bombes à retardement, ici, comme là-bas, mais à Beyrouth aussi où lorsque l’on croise un homme de couleur, c’est neuf fois sur dix qu’il porte une poubelle.

L’attaché-case ne fait pas l’homme, la chemise non plus, le Qatar ne compte pas beaucoup d’amis de confiance en France, au Qatar nous n’en avons pas beaucoup non plus.

Guy Delbès qui exprime son amour à qui lui demande, parle d’une voix effacée lorsqu’il se rappelle l’heure de partir. Raconte combien il nous faut être respectueux de l’autre, l’enfer ce n’est pas les autres, l’enfer c’est peut être moi. Attaché au Cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani, comme lui, il comprend qu’il se doit de laisser sa place, mais à qui ?

La représentation des investissements immobiliers du Qatar en France lui reste réservée. Un homme aux amitiés avec la droite française, qui compte de nombreuses entrées au plus haut sommet de l’État et auprès de tous les partis politiques mais avec lesquels il tente de garder distance et un équilibre.

C’est l’homme du Qatar en France, il a une relation fraternelle avec le Cheikh Ahmad Ben Khalifa Al Thani qu’il estime profondément. En ce sens, il est difficile de dire si le Qatar a aujourd’hui trouvé un successeur à M. Guy Delbes mais cela ne semble pas être le cas, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’à son âge avancé ils restent accrochés à lui, et auxquels il concède par fraternité un ou deux jours par semaine de présence à son bureau, place Concorde. Le Cheikh Ahmad Ben Khalifa Al Thani résume : « à part toi, tu sais que je n’ai confiance en personne en France ! ».

On ne se fait pas les amis d’un instant et l’entourage du Cheikh Tamim est à l’observation ; On craint les débordements comme nous attisons nous-mêmes certaines craintes, « l’ignorance informée est bien la pire des guerres ». Edward Snowden suscite les passions, se scandalise face à l’espionnage, alors qu’il est espion lui-même.

Goethe se rappelle à cette conclusion et à la naissance de notre avenir, « Traitez les gens comme s’ils étaient ce qu’ils devraient être, et vous les aiderez ainsi à devenir ce qu’ils peuvent être. »

Sans armes, ni violence.

Elie Khoury

La Gerap+

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