Vers la mutation de la belligérance, par Elie Awad

Photographe : Steve Caplin / The Guardian

La nature humaine a toujours voulu investir et domestiquer de nouveaux espaces afin de se présenter en maître de son environnement. L’homme commença par appréhender la terre, son premier univers, avant de conquérir la mer, de s’élancer dans les airs, et depuis peu dans l’espace extra-atmosphérique. Chacun de ses environnements présentent intrinsèquement la saveur d’une certaine liberté tant recherchée par l’homme. Chaque espace étant astreint à des règles qui cimentent et garantissent l’ordre public. Cependant, depuis peu, un nouvel espace vient se greffer à cette longue liste ; une nouvelle terra incognita, le cyberespace.

Il s’agit d’un espace virtuel, d’expression, d’information, en interaction direct avec le monde réel, régissant aussi bien les systèmes d’armements, que de régulation des transports, de l’énergie, des transactions financières  lesquels sont tous dépendants du réseau informatique, système vital, qui est en réalité devenu le nouveau système nerveux de notre modèle de société.

En effet, la prolifération des technologies de l’information et de communication n’a pas été sans conséquences sur les différents modèles économiques, sociaux et culturels à travers le monde. Si bien qu’aujourd’hui ce nouveau concept est inhérent à nos sociétés.  Le cyberespace a pour principale émanation Internet, espace intangible et immatériel certes, mais qui porte en germe de véritables conséquences matérielles et humaines de par son exploitation. Il peut être synonyme de croissance ou encore de progrès, si il est maîtrisé, mais il peut aussi présenter des effets pervers tout aussi redoutables, où  les moyens de transmissions se transforment en moyens de destructions et de perturbations (exemple de l’Estonie en 2007 avec le déni de service). Ainsi se dessine peu à peu la nécessité d’une régulation et d’une intervention des acteurs publics et privés à travers le déploiement d’un « arsenal juridique » qui viendrait panser les nombreuses failles et ainsi limiter cette liberté absolue initialement prévue sur internet ; mais aussi perméabiliser et fiabiliser le réseau internet afin qu’il ne devienne pas un nouvel eldorado propice à la cybercriminalité, aux attaques informatiques et par voie de fait concilier la prospérité avec la sécurité des états.

L’avènement et l’accentuation de cette nouvelle aire numérique heurtent considérablement la rectitude de la pensée stratégique notamment sur le versant politico-militaro-économique. Nos sociétés sont de plus en plus dépendantes des réseaux informatiques. L’accès à l’information, l’exploitation des données par l’étranger, la segmentation offensive,  l’espionnage et la géolocalisation sont autant de faisceaux qui témoignent de la vulnérabilité reluisante de l’échafaudage technologique des États.  Cette prise de conscience des différentes puissances mondiales opère une nouvelle course, s’articulant autour de deux versants, la cyber défense et la capacité de riposte. C’est précisément la substance du « Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale » du 17 juin 2008 dans lequel le Président Français Nicolas Sarkozy, chef des Armées, esquisse les traits et contours de ce que seront les enjeux de demain et la consistance de la politique de défense de la France jusqu’en 2020. Cette dernière est animée par la défense cybernétique, la guerre de l’information, les nouveaux systèmes de renseignements, satellitaires, visuels ou encore auditifs, autant d’orientations que l’agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) entend diligenter au mieux. Aujourd’hui, toutes les grandes puissances ont vocation à prendre part à ce concert des nations et à s’acclimater aux possibilités d’évolution du cyberespace, nouveau cadre d’affrontement et d’expression de leur puissance.

Conséquemment le développement du numérique a véritablement dénaturé la logique des conflits armés contemporains ; le cyberespace est devenu un lieu d’affrontement géopolitique où l’on assiste à une sorte de décentralisation du conflit, qui ne se manifeste non plus seulement par la force armée, mais par une nouvelle doctrine de défense nationale, la cyber dissuasion. Celle-ci est caractérisée par des attaques informatiques pouvant aller de la simple saturation d’un réseau, à la paralysie totale, voir à la prise de contrôle des infrastructures d’un état, déclenchant paniques sociales, troubles civils et crises gouvernementales. À l’heure actuelle, s’opère donc une redéfinition des rapports de force sur l’échiquier mondial post-guerre froide, de nouvelles techniques de combat émergent. La maitrise, le contrôle, la protection et la diffusion de la connaissance et de l’information ne sont plus seulement des vecteurs de connaissance et d’information, mais bien de redoutables armes offensives. Le patrimoine informationnel se présente comme l’enjeu politico-militaro-économique majeur du XXIe siècle, c’est l’info-dominance ou la guerre de l’information. Cette dernière est définie par François Bernard Huyghe dans son livre « Écran / Ennemi » comme «  toute activité destinée à acquérir données et connaissances (et à en priver l’adversaire) dans une finalité stratégique, soit par des systèmes (vecteurs et moyens de traitement de l’information), soit par le contenu, en assurant une domination informationnelle. Sous son aspect offensif comme « toute opération recourant à la rumeur, à la propagande, à un virus informatique qui corrompt ou détourne le flux des informations ou données d’un adversaire qu’il soit un État, une armée, une entité politique ou économique ». Il s’agit de « l’utilisation agressive / défensive des composantes de l’espace informationnel (que sont l’information et les systèmes d’information) pour atteindre / protéger la souveraineté d’un État, par des actions menées en temps de paix, de crise ou de conflit ».

Concomitamment une nouvelle conception de la guerre est en train d’éclore, dans la droite pensée de Sun Tzu qui écrivait dans son livre « L’art de la guerre, est de soumettre l’ennemi sans combat ». « Soumettre l’ennemi sans croiser le fer voilà le fin du fin ». La cyberguerre est une guerre inaudible, invisible, mais bien réelle, avec des conséquences certaines comme l’a démontré le virus Stuxnet qui a permis à lui seul, sans aucune coercition de ralentir le programme nucléaire Iranien. Auparavant aucune attaque informatique n’avait réussi à infiltrer les systèmes SCADA (Supervisory Control and Data Acquisition) régissant l’ensemble des processus industriels, tels que ceux des centrales nucléaires, électriques, des systèmes de distribution de l’eau ou encore financiers. Daniel Ventre définit la cyberguerre comme « le recours aux capacités cybernétiques pour mener des opérations agressives dans le cyberespace, contre des cibles militaires, contre un État ou sa société ; une guerre classique dont au moins une des composantes, dans la réalisation et ses outils (arme au sens large du terme) s’appuie sur le champ informatique ou numérique ».

Qiao Liang et  Wang Wiang, deux colonels de l’armée de l’air chinoise ont mis en exergue dans « la guerre hors limites » que les différentes formes de conflits tendent à s’émanciper de l’aspect militaire, en raison des contraintes économiques, des intérêts mercantiles, mais aussi en raison des pertes humaines subséquentes.  La guerre tend à investir de nouveaux espaces, elle n’est plus forcément matérielle, elle peut être psychologique, voir culturelle, la guerre n’a plus forcément un cadre traditionnel et vient pervertir tous les pans de la société. La guerre n’est plus « l’usage de la force armée pour obliger un ennemi à se plier à sa propre volonté » mais l’utilisation de « tous les moyens, dont la force armée ou non armée, militaire ou non militaire et des moyens létaux ou non létaux pour obliger l’ennemi à se soumettre à ses propres intérêts ». Cette approche visionnaire, tend à dénaturer la logique étatique même du conflit, en effet les spéculateurs financiers à l’instar de George Soros, ou les pirates informatiques sont des entités civiles qui tendent à devenir les nouveaux prédateurs des guerres à venir, si bien que les forces militaires classiques ont perdu leur monopole de sécurité nationale.

Au-delà de cette effervescence structurelle, le cyberespace est désormais un nouvel enjeu de puissance. À l’aune de l’internet homogène et universel, vient se substituer un internet fragmenté, articulé autour de blocs, de zones d’influences, chacun prêchant une idéologie, un paradigme. La politique a véritablement habillé ce nouvel espace. Cette compétition stratégique des temps nouveaux laisse présager comme un parfum de guerre froide entre les puissances de ce monde. Ainsi le parc militaire, les innovations technologiques ou encore la course à l’armement ne sont plus d’actualité. In fine, « Par sa prééminence, l’esprit est censé pouvoir compenser l’adversité, ou la faiblesse physique, par la ruse, la duperie, les stratagèmes, le rayonnement intellectuel, au point de mépriser la force » Michel Jan.

Elie Awad

La Gerap+

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