Les deux Russies, par Franck Beqiraj

Il en va parfois de la politique comme d’une partie de poker, il faut savoir passer son tour pour pouvoir garder la main. Ce n’est pas à Vladimir Poutine que l’on apprendra cette vieille méthode, lui qui a si bien su s’effacer devant son partenaire de toujours, Dmitri Medvedev, pour lui laisser l’exercice du pouvoir pendant tout un mandat présidentiel. Malgré ce qui lui en coûta d’abandonner une fonction dont il a très bien su prendre la mesure durant plus de huit ans, Poutine ne voulut point égratigner la Constitution de la toute jeune Fédération de Russie aux yeux du monde. Et grand bien lui en prit puisque cela donna le change aux droits-de-l’hommistes internationaux sans pour autant faire sortir la charge suprême de son orbite.

   Le virage libéralisant qu’a négocié Medvedev depuis le début de son investiture fut toléré sans enthousiasme par le puissant clan des hommes issus du KGB ou d’autres ministères de force, dont Poutine demeure la figure de proue, tant qu’il ne touchait pas à leurs intérêts majeurs. On comprend dès lors aisément que Medvedev put sans effort assouplir le contrôle vertical de l’Etat sur toutes les institutions de la société civile, mais qu’il se heurta à des obstacles autrement plus sérieux quand il voulut redonner aux grandes compagnies russes une marge de manœuvre plus importante, entraînant par là une réaction solidaire et hostile des Siloviks [1] à qui la mainmise sur ces grands conglomérats stratégiques de type Gazprom procure une manne financière quasi-inépuisable, et partant, toute leur force politique.

   Néanmoins l’alerte rouge intervient par ce qui fut interprété comme un positionnement pro-occidental du président Medvedev lors des récents bombardements de l’OTAN sur la Libye de Kadhafi. Partisan pendant ses deux mandats présidentiels d’une Russie nouvelle et forte, en mesure de faire entendre et surtout prévaloir sa voix dans les relations internationales, Poutine n’aurait pu se résoudre à voir son activisme politique réduit à néant par son successeur et assister passif à l’alignement de son pays sur les positions otaniennes. Aussi entreprit-il de reprendre les rênes de la nation, et c’est à l’occasion du grand Congrès de « Russie unie », le parti-machine pro-Kremlin, qu’il déclara se présenter lors des prochaines élections présidentielles du quatre mars 2012. Force est de constater que les sondages effectués l’intronisent déjà. Le peuple russe ne l’a donc pas oublié. La petite brise démocratique qui lui caresse le visage depuis trois ans ne suffit pas pour obtenir ces suffrages et pour ancrer dans son esprit les valeurs si chères à l’Occident, mais si étrangères à l’âme russe post-soviétique. Quoi qu’on en pense, le peuple russe reste attaché à des idées aussi abstraites que la grandeur ou l’influence de sa nation, et l’homme qui incarne le mieux ces idées pour y avoir le plus œuvré est Poutine.

   Aussi devons-nous prévoir un changement brusque de cap dans la politique libérale pro-occidentale et plus particulièrement pro-européenne que menait Medvedev, pour frayer avec un autoritarisme plus volontaire, dans le sillon d’une ligne pro-asiatique, auquel reviendra Poutine. Medvedev a assurément fait preuve d’une réelle volonté réformatrice en octroyant plus de libertés individuelles aux citoyens et plus de champ aux médias. Libéral de cœur, il œuvra résolument dans le sens d’une plus grande ouverture économique, afin de permettre au secteur privé auquel il accorde un laissez-faire peu conventionnel en Russie, de pénétrer les marchés mondiaux et de capter en retour un maximum d’investissements étrangers dans son pays. Medvedev parle le même langage que les Européens, toute démonstration de force exacerbée lui pèse, et il mesure le prestige de son pays avant tout en terme de PIB. Son abstention lors du vote de l’ONU sur l’intervention militaire en Libye démontre bien qu’il ne veut plus endosser cette posture de contrevenant historique aux décisions de l’Occident. Cette abstention n’est ni plus ni moins un demi-consentement qui signifiait le refus d’engager la Russie dans ce qui n’est pas perçu comme ses intérêts vitaux. Les Européens, Français en tête, ont bien reçu le message, et savent l’apprécier.

   Or Poutine ne l’entend pas de cette oreille. Un de ses objectifs majeurs quand il était au pouvoir entre 2000 et 2008 était d’inféoder les intérêts privés comme Gazprom au service de l’Etat, afin de créer une formidable rente énergétique dont ce dernier pourrait se servir pour regagner une place plus marquée au sein de la communauté internationale et se poser ainsi en interlocuteur incontournable de l’Occident, de par la taille géographique et le poids économique qu’il aura acquis. Si Poutine n’aime pas particulièrement le rapport de force, en fin limier qu’il est, tout en lui, son ancrage historique, sa formation et son expérience nous laissent croire qu’il ne le craint pas. Les Européens l’ont bien vu lorsqu’après l’abstention sur la Libye il déclara publiquement que la Russie s’opposerait fermement à toute intervention de même nature en Syrie. Pour lui, il est hors de question de perdre un iota d’influence de plus dans ce qu’il estime être la chasse gardée de son pays. Puis Poutine ne veut pas s’en arrêter là. Ces quatre années qu’il aura passé sans exercer le pouvoir lui ont donné le recul nécessaire pour envisager un vrai projet géopolitique qu’il pourrait mettre en œuvre dès son retour aux affaires. Son souhait serait ainsi de mettre sur pied un nouveau pôle géostratégique qui engloberait peu ou prou les mêmes entités étatiques de la défunte URSS en Asie centrale. Une nouvelle « union eurasienne », selon ses termes, qui serait le point de départ d’une intégration politico-économique plus poussée entre les anciennes républiques socialistes, et qui concernerait en premier lieu le Kazakhstan, le Tadjikistan et le Kirghizstan. On devine aisément quel est l’Etat qui dominerait naturellement, de par sa force politique et militaire, au sein de cette association d’Etats. Les arrière-pensées de Poutine ne sont qu’évidentes : Poutine veut faire revivre l’âme de l’URSS, une période de l’histoire dont il n’a jamais fait le deuil, et recouvrer la gloire qui lui était attachée, en se posant de nouveau comme une alternative salvatrice face au modèle néo-libéral anglo-saxon.

   L’histoire a certes évolué depuis la chute de l’URSS et Poutine ne pourra pas revendiquer être à la tête d’un pays socialiste. Cependant son opposition à un système ultra-consumériste, subissant les intempéries du marché et amorçant lui-même une période de crise et de mécontentement généralisé, par l’alternative d’une reprise en main dirigiste de l’économie nationale lui garantissant une stabilité budgétaire rare, mérite d’être prise au sérieux par les Européens. Ceux-ci, le couple franco-allemand en tête, devront apprendre à (re)composer avec l’ancien et le futur hôte du Kremlin et savoir accompagner ses rêves de grandeur pour les réduire à leur portion congrue, afin de ne pas remettre en cause cette coopération russo-européenne que l’histoire, malgré ses vicissitudes, ne dément pas.

   En Russie, le souverain d’aujourd’hui n’est pas le souverain de demain, et si Medvedev aura été plus conciliant que Poutine, car en vérité plus européaniste, il faudra savoir adopter demain le ton juste avec celui dont les regards se sont toujours plus tournés à l’est. Voilà un étrange numéro d’équilibriste auquel se livrent depuis longtemps les dirigeants européens, et auquel l’histoire les appelle à se livrer encore longtemps. Entre Pierre le Grand et Ivan le Terrible, l’âme russe n’a pas fini de balancer.

                 Franck Beqiraj

La Gerap


[1] Terme soviétique désignant un homme des ministères de force.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s