Le vent se lève sur le Quai, quand le corps diplomatique tousse, par Omar Keïta

Le Quai d’Orsay est bien discret. Pourtant, il est le cœur battant de la politique étrangère française. Machine aussi complexe qu’indispensable, il est cet « instrument » qui distille et récolte toute l’information nécessaire à l’existence de la France sur la scène internationale. Vaste mission, coûteuse aussi : 5,1 Milliards d’euros en 2011, malgré un budget en baisse. Mais de tout cela peu de bruit : la diplomatie, traditionnellement, évolue à pas feutrés.

Alors, quand soudainement au milieu d’une actualité internationale effervescente certains membres du Département font entendre une voix discordante, on est en droit de s’interroger sur la bonne santé du corps diplomatique.  Ce dernier est en effet de ceux qui ne produisent de symptômes qu’à un stade avancé, lorsque la tension se fait plus forte que la lourde tradition de discrétion qui caractérise l’institution.

Chronologie.

23 Février 2011, le groupe Marly, du nom du café dans lequel se sont réunis ces diplomates se décrivant de tous bords et de tous âges, publie dans Le Monde une tribune dénonçant « l’amateurisme », « l’impulsivité », « le manque de cohérence » ainsi que « les préoccupations médiatiques » de notre politique extérieure. Celle-ci serait devenue inefficace : thèse.

Le lendemain, sur les pages du Figaro, on pouvait lire la réponse des « Rostand » aux « Marly »…  Avec force sarcasme, opposant les hauts faits de la diplomatie française sur le théâtre européen lors de la crise financière et économique, attribuant ses échecs aux externalités d’une politique étrangère « dynamique » et fustigeant des diplomates frustrés de n’avoir su évoluer avec le monde ou instrumentalisés par l’opposition, les « Rostand » signaient, anonymement toujours, l’antithèse.

Il manquait une synthèse, et ce fut le groupe « Camus » qui le 27 Février dans Libération tenta de l’opérer. Sur fond de démission de la Ministre des Affaires étrangères et européennes, ces diplomates autoproclamés voix médiane et majoritaire au Quai proposèrent un double diagnostique. Les performances controversées de la diplomatie française seraient le fait d’une erreur sur le choix de la ministre, d’ordre conjoncturel, qui serait le symbole  d‘une incapacité structurelle à promouvoir les valeurs libérales que l’ont voudrait encore incarner. Cela s’expliquerait par la conduite d’ une politique étrangère en contradiction avec ses aspirations, faite de réaction, de protection et d’ordre.  Plutôt qu’un manque de bon sens ou une mauvaise volonté, critiques stériles, c’est une ambition insuffisante à créer les conditions de l’exercice d’une diplomatie innovante et volontaire, associant savamment éthique de responsabilité et de conviction qui est ici mise en cause. Le monde a changé et la place de la France n’y est plus la même. Sa diplomatie devrait-elle demeurer inchangée ? Ce que recommandent les « Camus » est d’aller au bout de la transformation.

Car il faut bien l’admettre, la France n’est plus en phase avec ses ambitions internationales. Un processus doit par conséquent être engagé qui aura pour fin de moderniser « l’instrument » privilégié de la politique étrangère, avant que celui-ci, pris dans un mouvement pour lequel il n’est plus adapté, ne se « casse ». Telle est la mise en garde d’Hubert Védrine et d’Alain Juppé qui à l’été 2010, dépassant les clivages partisans, dénonçaient un délaissement budgétaire des Affaires étrangères fort inquiétant.

Les relations internationales se sont complexifiées. L’émergence d’acteurs non étatiques influents, une technicisation et une interdisciplinarité croissante des grands dossiers, enfin la disparition de l’ordre bipolaire qui caractérisait le conflit Est-Ouest exigent de la part des Etats qui ont les ambitions de la France une politique étrangère résolument proactive. Jusqu’à présent, il semblerait que la complexification évoquée plus haut ait eu plutôt pour effet de crisper notre diplomatie, la cantonnant à une attitude gestionnaire, dénuée d’envergure et donc absolument incapable d’entretenir le mythe révolutionnaire de la patrie des Droits de l’Homme, indépendante et éclairée. Cette politique que dans leur synthèse les Camus réclament, suppose de redonner un sens clair, identifiable par tous et partout, à l’action de la France dans le monde. Droits de l’Homme et démocratie, construction européenne autour du couple franco-allemand, régulation des marchés financiers, intégration des considérations environnementales dans le traitement des questions globales, la France avec l’appui de l’Europe et grâce à son réseau diplomatique de tout premier plan possède encore, et c’est une véritable opportunité, les moyens de ses nobles ambitions.

Il faut cependant pour cela qu’elle parvienne à repenser sa politique étrangère autour de thèmes simples et forts tout en se donnant les moyens d’agir dans un monde complexe. Or il appartient aux praticiens de l’international de s’adapter, en s’ouvrant à de nouvelles compétences et pratiques qui permettraient à notre diplomatie d’opérer une actualisation salutaire. Car dans l’état actuel et futur du rapport de force international, la France n’aura d’autre moyen que de jouer la carte de la résonnance : une parole ferme, appropriée, claire, bénéficiant du porte-voix communautaire peut être très bien être entendue, écoutée, et respectée même si elle est le fait d’un Etat dont la puissance matérielle ne lui permet plus de jouer les premiers rôles. C’est l’enjeu soulevé par cette dialectique des tribunes que Camus n’aurait pas renié : « la conscience vient au jour avec la révolte » disait-il. Espérons que le « coup de gueule » de nos diplomates fasse office de déclencheur : la conscience est le premier temps d’une action éclairée.

Omar Keïta

La Gerap+

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